Lundi 14 mai 1877

Pauvre grand-papa est toujours couché et comme il est impatient, on ne le quitte pas d’une minute, chacun à son tour passe deux heures chez lui, Walitsky est installé dans la salle à manger et la chambre de maman est occupée par Marie Leontievna, gouvernante des enfants d’Anitchkoff. Cette fille a eu un roman à cause de sa belle-mère qui l’a fait chasser ou plutôt qui l’a fait enfuir de chez son père le baron Elsnitz; c’est un vrai ange, elle veille, elle soigne le pauvre vieillard comme une... comme un ange. Quand je rencontrais de pareilles bontés dans les livres j’étais dégoûtée de l’exagération. Que nous est-elle ? Moins qu’une étrangère. Et elle n’a aucun intérêt.
Voici la lettre que j’écris à Marcuard :
Cher Monsieur, Je vous écris pour vous remercier au nom de nous trois de vos excellents soins. Vraiment vous nous avez évité tous les ennuis de la gare. Mais nous sommes encore saisies par une nouvelle terrible, pensez donc mon grand-père s’est fait opérer il y a huit jours. Il avait défendu de nous en rien écrire. Mais heureusement l’opération a réussi et il retrouvera la vue. S’il n’y avait pas eu cette émotion j’aurais le temps de m’indigner d’être à Nice. Il ose pleuvoir dans cette exécrable ville ! Je m’occupe à orner “mes appartements” et à copier Melissano pour lui.
Est-ce qu’il est arrivé à Florence ? Nous serions vraiment fâchées de l’avoir ainsi manqué.
Vous rappeliez-vous du prêt d’un million à fonds perdus ? Eh bien il se trouve ici une jeune personne possédant deux millions et qui ne demande pas mieux que de les placer. Elle joue de la harpe, chante et brode. C’est une personne rangée, bien qu’elle n’ait eu ses vingt-deux ans qu’en 1859.
Au revoir donc, Monsieur, et croyez-moi toujours à Nice jusqu’au 15 juin.
Marie Bashkirtseff
C’est bizarre comme on ne sait pas raconter tout de suite, ce n’est qu’aujourd’hui que je me souviens comment Larderel ivre parlant à M. Hamontoff l’imitait, ce dont ce bon monsieur si essentiellement comique ne se doutait pas et tous deux s’en allaient faisant les mêmes gestes et parlant avec le même accent, sur la terrasse de l’hôtel Victoria.
On va à Monaco et nous restons avec maman, Lise et les petites Anitchkoff. Walitsky nous fait rire jusqu’aux larmes. On se succède auprès de grand-papa, et le jour passe.
Je peins, je joue, je...
Ecoutez, il me semble que ma famille parle de moi, pense à moi et m’aime... J’en jurerais... je ne sais à quoi cela tient si ce n’est à la sympathie que j’éprouve pour ces... personnes. Il me semble que nous n’aurions qu’à nous trouver ensemble pour être les meilleurs amis du monde; c’est comme si j’avais toujours vécu avec elles... et si on venait me dire qu’elles disent du mal de moi ou qu’elles ont pour moi une froide indifférence... je serais désespérée du premier, quant au second je ne le croirais pas.
Elles m’aiment comme je les aime avec cette différence qu’il n’y a rien qui m’écarte de l’idée du jour qui en prend une forme plus précise, tandis qu’elles sont comme le reste du monde.
Je ne voulais pas aller dormir, Dina me saisit d’une main et de l’autre sa robe comme Silène, au milieu de l’escalier elle fit Gaston ou Alexandre et enfin la comtesse; cette pantomine est frappante, je suis rentrée en éclatant de rire.