Dimanche 29 avril 1877

Ce n’est qu’au moment du départ que j’ai éprouvé un soupçon de regret pour les portières rayées et pour tout l’hôtel en général, qui est si étroitement lié à ce qui a animé mon séjour à Naples.
Pour voyager je suis en robe marron, serrée à la taille par un galon égyptien, des bottines et des gants noirs et un chapeau d’homme en feutre noir. Sur le côté une aumônière en cuir jaune.
Doenhoff trouve que c’est mieux que le blanc, il est Prussien.
Nous avons trouvé à la gare, Zunica, Caracciolo et le fils de la Piedimonte. Il était huit heures et demi. En partant à neuf heures nous arrivons dans une heure à Caserte où nous attendons le train de quatre heures qui nous emmène à Florence. De cette manière nous aurons vu Caserte.
Il me semble que je vais en excursion et que je retournerai demain à Naples.
Je m’étais dit lorsque nous attendions à la gare : si Melissano et Campomarino viennent, telle et telle chose arrivera. Or comme ils ne sont pas venus j’ai trouvé le temps bien long depuis Naples jusqu’au fameux Cancello.
On a laissé Rosalie et le bagage à la gare et l’on va visiter les appartements plus ou moins magnifiques du Versailles italien... L’entrain et l’amabilité sincères des enfants me mettant à l’aise je regardais les murs et les plafonds tout en faisant mes remarques lorsque nous vîmes, tout au bout de cette splendide enfilade, arriver au galop et dans l’attitude classique du cheval de course, Campomarino et derrière lui Melissano au petit trot. Cette entrée produit un effet si gai que m’oubliant tout en fait je me baisse et leur tends les mains comme j’ai coutume de le faire pour Prater.
- Nous arrivons de Naples ! crie Melissano.
- En voiture, crie Campomarino.
- En carricolo !
- Le cheval allait comme ça !
- Il nous emportait !
- C’est ce Melissano qui m’a fait manquer le train !
- Enfin, vous voilà, c’est tout ce qu’il nous faut, quelle agréable surprise.
Malgré cette aimable exclamation Campomarino, le plus intéressant de tous, fait la cour à Dina. Ça ne me ferait rien si maman ne le voyait pas, mais elle le voyait, me plaignait, et enviait ! En revanche j’ai tous les autres. Le déjeuner fut excessivement gai, on sentait que tout le monde s’amusait; rien de tendu, rien de gênant. Je racontais des histoires qui se terminaient par des explosions d’hilarité sans restreinte, que Melissano augmentait encore en mangeant du macaroni à la napolitaine, c’est-à-dire sans fin. Tout cela va être raconté avec enthousiasme par ces jeunes gens et à cette idée ma verve s’aiguisait.
On prit la voiture d’assaut, nous étions six, maman suivait avec Porcinari ou Zunica. Tout a favorisé ce jour d’adieux, l’endroit choisi, le temps, les humeurs... En un mot c’était gai, amusant, gracieux, fou, comme doivent être les parties de campagne, une campagne féerique comme le parc de Caserte.
Une fois sous la grotte nous inscrivons nos noms, Melissano hissant Zunica, Campomarino renversant Caracciolo, et nous fondons, sous la pluie fine de la cascade, une société, dite, des fous de Caserte.
Il faisait si bon, si beau, chacun semblait si gai que je me suis amusée dix fois plus... c’est-à-dire que à Sorrento je me suis ennuyée, tandis qu’ici je me suis amusée. Il fallait donc qu’il m’arrive un jour d’être entourée comme dans les livres, de faire des parties de campagne, de rire, tout ça enfin, all that sort of thing comme disent les Anglais. Le petit lac ombragé de verdure avec la Vénus accroupie sortant de ces plantes de velours est un rêve de beauté, là juste à l’entrée, on a trouvé un serpent, chacun a sauté par-dessus en s’enfuyant si loin que plusieurs donnèrent des mains contre les colonnes de la rotonde.
Maman restait en voiture et ne pouvait pas voir les attentions de Campomarino pour moi, comme exprès !
Enfin pour couronner cette journée de rire, d’esprit et de petites libertés permises à la campagne qui rapprochent tant, nous nous sommes fait photographier tous ensemble, assis et debout, par terre ou autrement, avec Melissano accroupi dans le centre et le cou tendu et les yeux levés vers moi comme au temps où il faisait ses enthousiasmes avant de me connaître.
A quatre heures Caracciolo, Zunica, le petit Piedimonte (il a vingt ans) prirent le train de Naples, et une fois en cage Melissano est allé suivant sa manie les agacer avec sa canne comme des singes dans une ménagerie. Ce grand singe et le Campomarino restent pour nous voir partir.
De toutes parts on se quitte avec des protestations, des amabilités, des promesses d’écrire, et avant tout on nous oblige de télégraphier aussitôt arrivées pour que les lettres puissent arriver, c’est assez naturel.
- Ne mourez pas en notre absence !
- Revenez !
- Prince, n’engraissez pas trop de joie.
- Il maigrit déjà.
- Il mange trop peu.
- Pleurons !
- C’est le pendant de la cascade de Caserte !
On se souciait peu des autres voyageurs, de la galerie comme on dit, qui nous regardaient et écoutaient avec leurs bonnets gris, leurs sacs, leurs chemises de couleurs; quel vilain animal qu’un voyageur. Melissano a encore reçu une dépêche d’Alexandre... Farnèse, après avoir terrassé les Flandres... ne faites pas attention c’est une réminiscence de Caserte et qui m’a servie pour faire un mot.
Des deux mois et demi de mon séjour calme et lumineux de Naples il ne me reste plus rien, pas même un regret, pas même un vague désir d’y retourner un jour. C’était bien, merci à la Providence et c’est tout.
Les difficultés me refroidissent, les ennuis me dégoûtent, bien qu’on ait souvent assuré le contraire.
Je suis entrée à Florence en riant. Pensez donc, dans la même ville avec M. le cocher et Mme la Coquine, et la petite fille et Niccolini et etc !
Il y a deux ans déjà Florence m’avait fait une excellente impression, et aujourd’hui elle me plaît davantage encore. Ces belles maisons sévères, ces rues propres, cette architecture qui a gardé malgré tout une teinte du génie de Michel-Ange, tout cela est, je vous assure, fort imposant après les guenilles napolitaines. Nous visitons trois hôtels et revenons au premier, c’est-à-dire hôtel de la Paix. Ce qui est insupportable c’est le bruit effroyable de l’Arno qui forme juste devant nos fenêtres une... cascade, non, comment nomme-t-on cela ? Enfin, je constate l’effet, je n’ai que faire de la cause.
Ah ! quel plaisir après un voyage de seize heures, de se laver !
A chaque instant j’ai envie de dire combien je suis contente du dernier trimestre de ma vie, ça a été le premier, le seul heureux et propre. Et une fin si charmante ! De sorte que je suis arrivée à Florence dans les meilleures dispositions de la terre, ce qui fait que je me comble de soins, non contente de me laver comme d’habitude, je me fais enduire d’une crème blanche et parfumée composée pour moi par Walitsky sans blanc et autres choses nuisibles, et par-dessus je me poudre. Ça rafraîchit et fait du bien à la peau. Or vous savez, je n’ai que ma peau en ce monde.
Je deviens tout d’un coup coquette, après trois mois d’abandon, je m’habille et me coiffe avec soin et je suis transformée. A la bonne heure ! Je commence à me retrouver !
Tout est propre, grandiose et beau à Florence, même les landaus de remise.
Et avant tout je fais passer devant le n°19 via Tornabuoni, palazzo Larderel. Trois fenêtres de façade mais massif et beau. Un peu avant d’y arriver nous avons croisé un élégant équipage conduit par un officier avec une dame. Reconnaissance réciproque : le comte de Mirafiore et sa femme.
On compare Naples à Paris, certes ce sont deux villes qui se ressemblent le moins, sinon par le mouvement et même cela y est tout à fait différent; s’il faut absolument tout comparer à Paris, je lui comparerai Florence riche, élégante, belle et qui semble pourtant avoir conservé quelque chose de l’antique sévérité même dans ses habitants qui ne peuvent être que modernes, que diable ! Les Cascine sont une des plus agréables promenades du monde, et comme ce beau jardin frappe agréablement après la Chiaja si débraillée malgré la Villa-Reale !
rayé[Trois lignes cancellées]
La différence se sent dans tout et les yeux se reposent confortablement sur les cochers et les chevaux bien nourris, sur les voitures, à armoiries, bien vernies, élégantes, commodes, après les remises saugrenues de Naples, les rosses, les livrées trop larges...
Nous produisons notre effet de nouvelles arrivées, et peut-être aussi de jolies femmes, et à peine arrêtée au milieu des autres, notre voiture excite une curiosité raisonnable et calme comme tout est à Florence. C’est même à cause de ce calme apparent qu’on est si gai ici.
Jeunes et vieux rôdaient autour sans avoir l’air lorsque Marcuard s’approcha de nous. Il venait d’auprès de la comtesse de Larderel, née Salviati, que j’ai bien regardée pour la reconnaître, et quelques minutes plus tard j’eus l’avantage de contempler Monsieur son époux, le comte Gaston de Larderel, assez gras, blond, blanc, rose. La mère exceptée, je les connais tous et je dois dire ici que cette charmante famille s’est assez occupée de moi durant la promenade. Mme de Mirafiore surtout m’a regardée beaucoup en causant ou plutôt en racontant quelque chose à une vieille dame que je suppose être sa mère.
en travers
C’était sa mère.
Je voudrais bien savoir de quoi il s’agissait, de mon... entrevue avec Sa Majesté ou bien de... Alexandre. Je crains qu’ils ne me fassent du tort ici. La sœur est une jolie personne, très jolie même. C’est dommage si elle va être méchante. Je ne lui ai rien fait. Qu’on dise tout au monde excepté des... enfin, qu’on ne me croie pas une aventurière, une chercheuse de mari. On racontera que je suis amoureuse de leur Alexandre... s’ils ne savent pas tout, ils peuvent bien penser le contraire comme le cocher et les autres. Le cocher, le custode a bien rendu compte à la comtesse, c’est lui aussi qui a préparé Séraphin de telle sorte que ce valet ne demandait plus que le jour fixé.
Pourvu que cela ne me fasse pas du tort, je suis si bien à Florence, Larderel à part. Je me trouve si heureuse, que cet Alexandre fasse ce qu’il veut pourvu qu’il ne me fasse pas du tort. Depuis une semaine je me persuade que ce n’était pas de l’amour et que ce qui a été n’est plus, et me voilà presque persuadée.
Rome et Florence. A vous ma préférence.
Mais je remarque que tous les hommes portent un peu le chapeau en arrière. Ça doit être dû à l’influence du climat, car en approchant de Florence mon chapeau a fini par se placer sur la nuque grâce à l’influence de l’air sans doute.