Samedi 20 janvier 1877

Merjeewsky est venu ce matin faire ses adieux, maman a dîné hier chez sa mère à Monaco.
Après une séance insupportable, je suis allée au Skating où je fus victime d’un double accident, le premier ce fut que, le Surprenant, sans patins aux pieds, tout en faisant le tour de la galerie s’arrêta auprès de nous, derrière maman, ma tante, M. et Mme Anitchkoff, et en face de moi puisque j’étais en face d’eux. Vous voyez que la position des acteurs est bien définie. Alors le susdit Surprenant d’un air grave et sévère nous daigna dire quelques paroles qui à la rigueur pourraient passer pour, un peu aimables. Par contraste je fus d’une légèreté rare et demandai comment il se faisait que le patineur le plus intrépide était à pied.
- Je ne fais pas de patinage aujourd’hui.
Pas de patinage ?
Pas, mais vous allez très bien, Mademoiselle, Oui, je puis aller seule.
J’ai vu.
Quand ça ?
Mais depuis trois ou quatre jours.
- Vous n’avez pas du tout vu dis-je d’un petit ton comme il en prend quelquefois en bonne humeur.
Et sur ce je me tournai vers ia petite Lisa Kondareff, nièce de la princesse Souvoroff qui roulait devant moi. Cette enfant n’est pas jolie mais sera une grande diablesse.
Le second accident est une chute sur mon derrière. Maman pousse un cri et fond en larmes, Sommier et Bibi, apportent de l’eau et des consolations. Pour rassurer les esprits je me remets à rouler pendant que la princesse Souvoroff vient causer et rassurer maman.
L’inspecteur des chiens me parle à la sortie et je le traite avec le même dédain que les autres, tout en demeurant assez polie pour conserver le respect que je me porte.
Pierret en sortant de chez moi est allé droit chez Wolf lui demander une explication. Wolf nous boude, et se montre ainsi une sorte de vaurien, puisqu’il fait plus de cas d’un Pierret que des plus grands amis de son intime de trente ans M. Anitchkoff. La femme de ce dernier est la personnification de manque de tact et du manque de toutes. Les vertus nécessaires aux gens du monde, elle en parle ce soir chez nous; il s’élève une sorte de discussion dans laquelle ma tante et moi parlons fort haut de Wolf.
Restés seuls nous développons le sujet et je dis que je ne serais pas étonnée si les Anitchkoff brisaient là. Notre position est tendue à Nice, et puis je déteste ces amitiés trop proches, estimant que les seules relations qui soient solides sont des relations de compliments et de bouquets.
Mme Anitchkoff insiste toujours sur notre délaissement, aussi lui ai-je dit la même chose qu’à la page 272. Et c’est la pure vérité.
Maintenant disons que nous avons rencontré Rangoni avec Angelini. Angelini rayonna, je ne puis m’empecher d’ouvrir des yeux en le reconnaissant. Il vient de Rome !
Une chanteuse de rue venue avec sa guitare sous mes fenêtres m’a fait descendre et lui parler. Elle vient de Rome. Je lui ai donné tout ce que j’avais de monnaie, je voudrais l’enrichir.
Minuit vient de sonner à la Tour.
On ne vit pas impunément six ans dans une ville. J’aime Nice et je suis forcée de la détester.
Savez-vous depuis quand j’ai commencé à voir Audiffret ? Depuis 1873. Je m’en suis assurée en feuilletant mon journal. Depuis 1873 !