Vendredi 12 janvier 1877

Je suis née le 12 novembre mais je devais naître le 12 janvier seulement, aussi compte-t-on mon âge à partir du 12 janvier, vieux style. Donc dans douze jours j’aurai dix-huit ans... Merjeewsky confondant le style russe avec l’autre me vient féliciter aujourd’hui, avec sa mère, et m’apporter des fleurs. Puis survient Galula.
J’étais en moine... Tout le monde demande à voir ma chambre et je la montre volontiers. On monte au premier et l’on entre dans une toute petite antichambre [Mots cancellés] en satin rouge, plafond et draperies, et comme la chambre est petite, les portes et la fenêtre, peintes à la pompéienne, la remplissent entièrement.
De là on passe dans ma chambre à coucher qui est d’un bleu d’azur, contraste frappant et délicieux, on se croirait au ciel. D’ailleurs la pièce ressemble à l’intérieur d’une boîte à gants, toute tendue et capitonnée de satin mêlé de dentelles blanches et de tulle. Le lit représente une coquille supportée par des pattes de lions ailées; pas le moindre meuble nécessaire, tout est poésie. Du plafond, froncé en soleil, pend un lustre de Sèvres. Plus loin un assez vaste cabinet de toilette en cretonne claire à ramages, et bois laqué blanc et rose. Profusion d’armoires et de miroirs; [Deux mots cancellés] De grands fauteuils à vouloir s’asseoir dedans, quelques chaises légères, la commode est dissimulée sous une étagère à glace pour quelques livres nécessaires. Plus loin encore le vrai cabinet de toilette - bain etc., puis cabinet à placards duquel on rentre dans l’antichambre rouge. [Trois mots cancellés] Tout cela est clair et radieux, car il y a des fenêtres partout, sur la mer, sur les montagnes, sur la Tour Audiffret.
Avec mes visiteurs je ne suis pas allée plus loin que l’atelier je nomme ainsi cette chambre parce que j’y peins quelquefois et y travaille toujours.
Note des éditeursnote of the Cercle edition’s editors on the manuscript pagination
[Marie est passée de la page 78 à 81 mais rien ne semble manquer]
Voyage en Russie, fatigues, dépenses, larmes, prières, ennui, embêtement à la campagne, efforts pour éveiller quelque tendresse paternelle, quelque sentiment humain.. Tout a été inutile. Mais je ne regrette pas d’être allée. De cette façon au moins je sais que je n’ai rien à espérer de là, tandis qu’avant tout semblait là. Si je n’étais pas allée je le regretterais toute ma vie.
M. Constantin Bashkirtseff a épousé la plus belle et la plus vertueuse des femmes, fille de l’homme le plus estimé du gouvernement de Poltava. Il a rendu cette femme parfaitement malheureuse, l’humiliant plus qu’on peut dire et la réduisant, lui et ses sœurs à un tel désespoir qu’elle s’enfuit chez ses parents, contente de passer ses plus belles années à la campagne, au tombeau, pourvu de vivre tranquille. Et avec sa beauté elle aurait pu... faire tout ce que les autres ont fait et qui sont et honorées et riches et belles comme la Souvoroff par exemple.
M. Constantin Bashkirtseff a [Mots cancellées] donné deux enfants à sa femme, desquels il ne s’est jamais soucié. La femme c’est autre chose, il pouvait ne lui rien donner, mais les enfants étaient à lui.
Depuis deux ans Paul est à la campagne sans un professeur, sans un livre !
Je suis devenue une jeune fille. Que fait mon père ?
Il vient avec Mme Tutcheff nous flétrir partout où nous sommes, par sa présence équivoque, et par son attitude hideuse.
Qu’on essaye de le rudoyer il devient doux et humble, mais qu’on lui dise une bonne parole, il se fait arrogant, grossier, abominable. Je vais chez lui et, en réponse à tout ce que je fais et dit, il fait tout ce qu’il a fait et il me propose de venir demeurer à Gavronzi...
Pauvre fou ! Qui sait ce que Dieu nous réserve. Il sera puni peut-être dans sa vieillesse pour avoir été aussi infâme vis-à-vis de moi. Car je le renie.
Il existe un homme dont je porte le nom et qui m’a donné la vie, et encore si ce n’était ma mère je serais laide et pourrie comme lui, mais cet homme n’est pas mon père. A ce compte-là on devrait honorer Prater, lui aussi fait des chiens... pour son plaisir.
Je suis restée deux heures devant le miroir et je n’ai rien vu. Demain ou plutôt aujourd’hui, c’est notre nouvel an.

Poznámky

vieux style — the Old Style (Julian) calendar, which Russia used until 1918; it ran 12-13 days behind the Gregorian calendar. Marie was born on 12 November 1858 old style (24 November by the Gregorian calendar); as she says, her age was nevertheless counted from 12 January old style. ↩