# Samedi 26 novembre 1876

Samedi 26 novembre 1876

rayé[Quatre lignes cancellées]
Maman est si malade qu’on ne peut penser de l’emmener à Versailles. M. et Mme de Mertens nous vinrent prendre. J’étais habillée de blanc comme toujours, mais j’avais un bonnet de velours noir qui dorait admirablement mes cheveux blonds. Il pleuvait. Nous étions déjà en wagon lorsqu’arriva un monsieur décoré, jeune encore, un de ces Français par excellence moitié canaille moitié galant homme, aimable à l’apparence sec en réalité, bon pour tous, grossier et méchant au fond. Vaniteux et envieux, spirituel et stupide.
— Permettez chère petite dit la baronne, que je vous présente M. Janvier de La Motte, chef de son parti et par conséquent votre ami.
Je m’inclinai pendant que les autres présentations se faisaient autour de moi.
— Y a t-il une place ? fit tout à coup une voix aigre du dehors.
— Ah ! c’est mon fils, dit M. Janvier de La Motte, oui il y a une place, monte.
Le fils fut présenté comme le père auquel il ressemble énormément. Un jeune homme fait de lait, de sang et d’encre. Des moustaches et une royale. Vingt-sept ou vingt-huit ans comme on l’a dit.
M. de La Motte père promenait ses yeux de moi à Dina ne sachant laquelle était elle . Je ne fis rien pour le renseigner, car tous deux me déplurent du premier abord. Le jeune député se prit à causer avec moi de choses de la politique.
— C’est ce que me disait M. de Cassagnac hier - dis-je en réponse à une phrase.
— Vous avez vu Paul de Cassagnac, Mademoiselle ?
— Oui, Monsieur.
— Et... où cela?
— Chez nous (je dis chez nous pour la baronne, qui devait ignorer le déjeuner).
— Chez vous ! Mon père: Paul de Cassagnac a eu l’honneur d’être présenté hier à Mademoiselle ! - cela fut presque crié et il semblait demander : Pourquoi m’avez-vous fourré là dedans puisque Paul de Cassagnac...
— Oh, non, dis-je froidement, pas hier, mais il y a quatre mois.
Ce train de députés me rappela les trains du tir aux pigeons à Monaco seulement au lieu de fusil on a des portefeuilles. MM. de La Motte nous placèrent au premier rang à droite, au dessus des bonapartistes de sorte que nous étions juste en face des bancs républicains. La salle ou du moins le fauteuil du président et la tribune me rappelèrent encore le tir aux pigeons, seulement M. Grévy au lieu de tenir la ficelle des cages s’escrimait avec la sonnette ce qui n’empêcha point à la gauche d’interrompre plusieurs fois l’excellent discours du garde des Sceaux M. Dufaure. C’est un honnête homme et il a bravement et savamment lutté contre les infamies des chiens républicains.
On discutait le budget des Cultes.
Avec de l’attention et en me souvenant de ce que j’ai lu dans les journaux je fus de suite au courant. M. de La Motte père vint nous voir deux fois et nous indiqua toutes les célébrités de la salle.
S’il y a au monde une figure ignoble et repoussante c’est Gambetta. L’illustre faquin, le célèbre épicier, ne parla pas et pas un geste ne trahit sa pensée; il fermait les yeux et semblait dire : faites.
Si on ne m’avait pas expliqué les côtés je les aurais reconnus moi-même. A gauche une meute de chiens féroces, sales et les plus mal élevés du monde, criant, hurlant, aboyant. Les uns tenaient leurs genoux entre leurs bras et semblaient dire : Oh ! je n’en peux plus ! Les autres se couvraient la face comme pour dire : Oh ! la, la. D’autres encore faisaient des gestes inexplicables qui signifiaient peut être: elle est bonne celle là ?
Le centre gauche comme le centre droit est mélangé. La droite commence par des hommes beaux, bien faits, bien mis, au grand air et aux belles façons, ceux-là sont pour : Dieu et le roi, à l’extrême droite prennent place des hommes presque aussi bien que les premiers : les Miens. Tous ces partis me désespèrent !
Ne vous dissimulez rien, c’est une vraie entrevue de mariage. Et le cynisme du Père... m’épouvanta. Il se penchait à l’oreille de Mme de Mertens et lui disait un tas choses comme si je n’étais pas là et entre autre:
— Elle est loin de déplaire à mon fils, ça j’en suis sür; seulement il faudrait savoir ce qu’elle pense de lui.
Le rouge m’est monté au visage et je voulus me retourner et le mesurer du regard pour qu’il comprit ce que je pensais.
Au lieu de cela je lorgnai le comte de Mon beau et sympathique légitimiste : homme profondément religieux et honnête. La séance a d’ailleurs été très calme.
Il pleuvait toujours et au lieu de chercher un fiacre nous avons pris l’omnibus.
Le retour a été aussi choquant qu’étrange.
Le Fils, sérieusement retenu, nous a laissé le Père, qui s’est conduit comme je n’ai jamais vu. Il parla des tailles, des mollets, des pieds, il prit mon pied dans sa main ainsi que celui de Dina et de la baronne.
— Je parie que vous êtes admirablement faite, dit-il.
— Oh ! monsieur vous allez un peu loin ce me semble, dis-je en riant pour ne pas être obligée à faire scandale.
Alors ce fut pis, la vieille folle et le vieil imbécile parlèrent de ma constitution, de mon sang, de ma chair... comme d’une jument pour un haras.
Ces chiens pensent que Cassagnac me plaît et ont la maladresse d’en médire.
Cassagnac ne ment pas, il n’est pas allé hier à la Chambre et il est bien parti ce soir.
Le résultat de cette séance pour moi... oui, Rome de plus en plus adorée... fait place à la ville impure, mercenaire, matérielle. La belle vision... je me punirai par Paris.
J’ai trouvé une photographie du cardinal lorsqu’il était plus jeune et... la ressemblance avec Pietro est si frappante que... cela m’a fait grand plaisir... L’ai-je vraiment aimé ?
Je rentrai indignée et pestant contre les de La Motte et tous les Français... excepté Paul... de Cassagnac mais il est créole lui, et gascon.
Maman l’a trouvé charmant et nous en avons bavardé jusqu’à la nuit.

Poznámky

Jules Grévy (1807–1891) — republican politician, president of the Chamber of Deputies. ↩
Jules Dufaure (1798–1881) — Keeper of the Seals (garde des Sceaux), speaking in defense of the religious affairs budget. ↩
Léon Gambetta (1838–1882), republican leader and one of the founders of the Third Republic. ↩