❦
Samedi 7 octobre 1876 (25 septembre)
C’est le jour de naissance de mon frère. On lui fit des cadeaux et il y eut du monde, c’est-à-dire la canaille des autres fois plus Gedanoff.Michel s’est enfin décidé à revenir avec une offrande mangeable, comme toujours.
Décidément je suis une petite personne très à plaindre, encore un qui veut “m’oublier”. Le petit pose en Byron et raconte sa passion à tous les passants.
Très fatiguée, j’ai montré le plus charmant entrain et mon père fut ravi. Enfin je daignais faire quelque frais pour ces parasites !
A la fin de la soirée je vins habillée du costume d’hier, c’est-à-dire bonnet velours et or, robe turque ouverte sur un jupon de soie blanche, manches flottantes ouvertes sur des fourreaux blancs, une épée courte au côté, dont le ceinturon formait la pointe par le poids de l’arme. Et une croix de Saint-Georges sur la poitrine.
Cette croix a été donnée par le grand-duc Michel ou Nicolas à mon oncle Voldemar sur le Kourgan de Malakoff1, où il restait seul avec quatre ou cinq soldats, sans perdre courage et chargeant lui-même les canons. Le grand-duc détacha la croix de sa boutonnière et la mit à celle de mon oncle. Au retour de la campagne de Crimée, maman avait serré la précieuse croix et je l’ai retrouvée dans “les fouilles” de Tchernakowka.
Mon apparition détourna l’attention du jeu. Je jouai moi-même et montai chez moi. Je ne m’étais prodiguée que jusqu’au diner. Après, je passai dans la bibliothèque avec mes deux tantes et nous parlâmes de l’Italie
- Je me demande ce que je dois penser de toi, dit Hélène, tu es ou une enfant ou une grande canaille, et il y a des moments où je te crois folle.
- Je ne le deviendrai pas, mon état naturel est de mêler le sérieux et la folie ensemble, le grand et le grotesque, le mélancolique et le ridicule.
Je découvre que je m’anéantis à la campagne, je deviens si hébétée que je ne sais plus ce que je veux. Je sens que mon journal est stupide: [A] défaut de choses à raconter, j’aurais dû raisonner cela amuserait. J’en suis réduite à m’amuser des étonnements de Crocodiles, comme hier, je parus à dîner costumée comme ce soir, devant deux fonctionnaires de Poltava; comme personne ne me dit rien ils se contentèrent de me regarder. C’est seulement au second plat que mon père éclata de rire et les mit à leur aise en leur expliquant que je me livrai à des fantaisies.
Chers et fichus-lecteurs, ne vous lassez pas, sûrement je vous dirai quelque bonne histoire dans la suite. Vivez de ma vie, ennuyez-vous, attendez avec moi, je vous promets de tout faire pour m’amuser. Hé ! après tout, si vous aimiez mieux lire quelque roman crasseux, lisez ! Je suis d’avance persuadée que tous vous êtes des pédants, ou des ignorants, des ennuyeux ou des ennuyés, en un mot un troupeau de canailles qui en masse peut flatter ma vanité, mais, chacun à part, ne sont bons à rien.
En me dédaignant vous me donnez la plus piteuse idée de votre intelligence.
Enfin, avec l’aide de Dieu, je suis parvenue à tout ce que je désirais ici. Je suis la maîtresse, on me respecte, on m’obéit, je suis ce que je deviens pourtant au bout d’un certain temps. Mon père est à mon service autant que le lui permettent ses engagements. Vous pensez bien que moi, la fille, je n’ai pas la prétention ridicule de supplanter la maîtresse. J’attends Mme Tutcheff, elle m’est très nécessaire. J’attends Pacha. Il télégraphie à la Princesse, lui demandant ce qu’il a fait pour mériter un tel mécontentement.
Je veux m’en faire un ami éternel, il mérite de l’être. Un tel caractère d’or, j’aurais beaucoup donné pour que mon frère fût ainsi... d’ailleurs les choses sont bien comme elles sont, [Mots noircis] et cet homme, seulement cousin, ajoute un certain piquant à nos relations qui n’auraient peut-être aucun charme étant fraternelles.
Je ne comprends aucun intérêt, aucun amour vif pour les parents masculins. Les parents femmes peuvent être aimés beaucoup et tendrement, les parents hommes ne peuvent aimés que très froidement, protégés, comblés si c’est possible. Tout cela d’après moi.
Je déteste les tendresses entre frère et sœur, je n’embrasse presque jamais le mien, et lorsque je l’embrasse c’est pour la forme et pour lui montrer ma bienveillance.
Je ne connais qu’un seul genre de baiser qui fasse plaisir.
Et c’est naturel à mon âge.
Chaque fois que je rencontre le nom de Rome dans mes lectures, je ferme les yeux et je baise ces quatre lettres imprimées avec une adoration superstitieuse.
L’état de mon âme m’a empêché de voir Rome et d’en parler. Et pourquoi en parler ? Les autres ont tout décrit, je me bornerai à dire ce que je sens tout en enviant les gens qui font mention de chaque ruine, de chaque rocher en y accolant un nom ou un fait d’histoire.
J’éprouve rien moins que de la terreur quand je pense que je pourrais ne pas y retourner.
Et mon but à présent et pour toujours, c’est cette ville divine. Paris donnera la célébrité, que je porterai à Rome, dont je ferai ma ville, mon nid, mon bonheur. Je dois vivre en Italie, pays de l’amour, de l’excentricité, royaume des femmes.
J’adore Rome j’y retournerai mais en février seulement.
Poznámky
The Malakhov Kurgan, the fortified hill that was the key to the defence of Sevastopol during the siege of 1854–55 in the Crimean War; its capture by the French on 8 September 1855 decided the siege (Wikipedia, "Malakoff" / "Siege of Sevastopol (1854–1855)"). The Cross (Order) of St George was the Russian Empire's highest award for bravery in battle. ↩