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Dimanche 3 septembre 1876 (22 août)
Il paraît que je m’amuse. J’ai été portée dans un tapis comme Cléopâtre, j’ai dompté un cheval comme Alexandre et j’ai peint comme... quelqu’un qui n’est pas encore Raphaël.Le matin on s’en alla en nombreuse compagnie pêcher au filet. Etendu sur un tapis (je tiens à le dire, il ne faut pas qu’on me soupçonne de me rouler dans l’herbe et la poussière) au bord de la rivière, belle et profonde à cet endroit, à l’ombre des arbres, mangeant des melons d’eau apportés par les Crocodiles, on a passé tant bien que mal deux heures.
Et, au retour, je fis Cléopâtre, on me porta dans le tapis jusqu’à la grille et, là, ce furent Michel et Kapitan qui m’improvisèrent une litière avec leurs mains entrelacées... et enfin Pacha me porta tout seul. Ayant ainsi épuisé tous ces genres de locomotion, je me trouvai au bas du grand escalier que je montai moi-même, Michel invariablement acroché au bout de ma traîne.
Je parus au déjeuner d’une façon charmante, c’est-à-dire je parle de ma toilette. Une chemise napolitaine en crêpe de chine bleu ciel et vieille dentelle, une très longue jupe de taffetas blanc et un grand morceau d’étoffe orientale rayée de blanc, bleu et or, mis comme un drap devant, et noué derrière. Tout le reste de l’étoffe retombant naturellement comme un drap de lit dont on ferait un tablier ! Vous ne sauriez imaginer quelque chose de plus joliment bizarre.
Pendant que les uns s’essouflaient à jouer aux cartes et les autres à hurler à la chaleur je ne sais quel animal parla des chevaux isabelle. On vanta leur jeunesse, leur force et leur fraîcheur.
Pendant que je jouais, mon père couché sur l’herbe ne faisait que promener ses regards clignotants de moi aux Crocodiles, il fut content et ose le dire de l’impression.
Mon costume biscornu mais adorable était encore rehaussé par un foulard blanc, que je me mis sur la tête, bas sur le front, attaché derrière la tête et les bouts revenant par devant à la manière des Egyptiennes tout en couvrant la nuque et le cou. On amena le cheval et il s’éleva un chœur d’impossibilités, enfin Kapitan en souvenir de son service de garde à cheval, le monte mais les premiers pas il fut si secoué que les spectateurs charitables se mirent à rire aussi bêtement que possible.
Le cheval se cabrait, s’arrêtait, s’emportait et Kapitan déclara au milieu de la gaieté générale que je pouvais le monter... dans trois semaines. Je regardais la bête frémissante, dont la peau se couvrait à chaque instant de veines, comme lorsque le vent ride la surface de l’eau, et je me suis dit :
- Tu vas donner en spectacle ta fausse bravoure, ma fille, tu feras comme une vraie demoiselle, les Crocodiles n’auront rien à raconter de toi. C’est bête. Et puis aie le courage du respect que tu te portes et ne te déshonores pas à tes yeux. Tu as peur ? Tant mieux, car ceux-là seuls sont braves qui craignent et marchent tout de même au devant de ce qu’ils craignent. La bravoure ne consiste pas à faire une chose dont les autres ont peur et qui ne vous effraie pas. Mais la vraie, la seule bravoure, c’est de se forcer à faire quelque chose que l’on craint.
Je montai quatre à quatre l’escalier, je mis mon amazone noire, une toque de velours noir et je redescendis pour remonter encore... à cheval...
Je fis le tour du gazon au pas, Kapitan marchait à côté sur un autre cheval, sentant les yeux de l’assistance braqués sur moi, je revins près du perron rassurer ces gens; mon père monta en cabriolet, avec un des Crocodiles, les autres prirent place dans la troïka du Prince et, suivie de ces deux équipages je pris la grande allée.
Je ne sais comment, mais tout simplement je pris le galop, petit, puis le grand, puis le trot et je revins vers les voitures ramasser les flatteries.
J’étais ravie et mon visage pourpre semblait lancer le feu comme les naseaux de mon cheval. J’étais radieuse ! Un cheval que l’on n’avait jamais monté !
Le soir on tira un feu d’artifice, les maisons furent illuminées et mes chiffres de tous les côtés. Une musique villageoise et les paysans dansant sous le balcon.
La table était préparée de l’autre côté de la maison et nous traversâmes la foule des curieux sauvages.
- Mais c’est une vraie procession de l’église, dit une femme dans la foule, et voici le corps de Notre-Seigneur.
En effet nous étions éclairés par des flambeaux et Michel portait ma traîne, et vous savez que l’on porte Vendredi-Saint, une toile peinte représentant le corps de Jésus.
Michel faisait des exercices acrobatiques pendant que les garçons du village le regardaient avec stupéfaction, accrochés eux-mêmes aux cordes et aux balançoires et semblant, dans la nuit, des pendus comme on en voit sur des gravures effacées et sinistres.
Je fus entourée par ces braves gens, braves gens, j’ai tort de le dire, car femmes et hommes faisaient les courtisans à ravir et me débitaient des compliments comme celui-ci par exemple.
Le cheval était beau, cet après-midi, mais l’écuyère le surpassait de beaucoup.
Vous savez que j’adore à m’encanailler, je leur parlai à tous et peu s’en fallut que je ne me misse à danser. Ah ! c’est que la danse de nos paysans opprimés et naïfs en apparence, mais rusés comme des Italiens, en réalité, leur danse est un vrai cancan parisien et même un cancan très séditieux pour ne pas dire autre chose. On ne lève pas les jambes jusqu’au nez, ce qui d’ailleurs est affreusement laid, mais l’homme et la femme tournent, se rapprochent l’un de l’autre, se poursuivent et tout cela avec des gestes, des petits cris et des sourires qui font courir le frisson par le corps. Les filles dansent peu et très simplement.
On leur donna à boire et, ayant quitté ces aimables sauvages je voulus me coucher mais, sur l’escalier je m’arrêtai comme l’autre soir et mes deux cousins et Paul se groupèrent sur les marches.
Je voulus faire chanter Chocolat, il s’obstina, je lui fis un bonnet en papier avec des oreilles d’âne, il pleura, je le mis au coin, il hurla; après je le conduisis dans une autre chambre et je lui parlai raison avec douceur et bonté, après quoi il essuya ses larmes, se calma peu à peu et revint sur l’escalier nous chanter une chanson niçoise, à mon enchantement, car l’obstination est un des traits dominants de mon joujou et c’est une vilaine chose dans un enfant.
Après le chant, vint la musique, je tirai du violon les sons les plus incroyables, et ces sons aigus, sérieux, criards, entremêlés, me faisaient rire aux éclats, et mon rire, avec ce furieux accompagnement, faisait pâmer les autres, même Chocolat.