❦
Samedi, 26 août 1876 (14 août)
C’est crevant la campagne.
Quelle honte ! Quelle horreur ! Et je ne l’ai pas fait jeter à la porte après cela ! Je l’ai pardonné, je lui ai parlé, je l’ai embrassé ! Moi ! J’ai pardonné cette insulte ! La plus abominable, la plus sale ! Personne ne le sait au moins... il l’a peut-être raconté ! Fi ! Saleté ! Dégradation ! Honte, honte, honte !
Avec une rapidité étonnante j’ai esquissé deux portraits, mon père et Paul. Cela a duré trente-cinq minutes.
“Combien de femmes en ce monde Ne pourraient pas en dire autant.’’
Mon père, qui estimait mon talent comme une vaine vantardise, le reconut et fut content. Et moi, transportée, car peindre, c’est marcher vers un de mes buts Chaque heure passée en dehors de cela ou de la coquetterie (car la coquetterie mène à l’amour et l’amour à un mariage peut-être) me tombe comme un poids sur la tête. Lie ? Non ! Agir ! Oui.
Quand je pense à l’ovation faite à Cassagnac le 15 août ! Je l’ai lu dans un journal russe ici. Une démonstration bonapartiste des plus accentuées. On a manqué d’étouffer Cassagnac au milieu de l’enthousiasme général. Cette lecture m’a fait courir un frisson par tout le corps et m’a tellement monté la tête que j’en étouffe encore.
On m’a questionné sur Cassagnac, j’en ai raconté ce que je sais et en en parlant je suis arrivée à un enthousiasme de fanatique pour lui. Son article étonnant dans “Le Pays” a mis le comble et... bon, j’y suis !
J’étais encore couchée quand mon père entra chez moi et après quelques phrases ordinaires, Paul étant sorti de la chambre, il se fit un silence pendant lequel je sentais que mon père avait quelque chose à dire et comme je voulais parler de la même chose je me suis tue exprès, tant pour ne pas commencer que pour avoir le plaisir de voir l’hésitation et l’embarras d’un autre que moi.
— Hum... alors... que me diras-tu, demanda-t-il enfin.
— Moi, papa ? Rien.
— Hum... fort bien... hum alors, comment tu dis ?
— Quoi ?
— Hum... tu as dit... hum., que je vienne avec toi à Rome, hum... alors comment ?
— Mais tout simplement.
— Mais...
Il hésitait en tourmentant mes brosses et mes peignes.
— Mais si je viens avec toi... hum... et maman... elle ne viendra pas ? et alors... vois-tu, si elle ne vient pas... hum comment faire ?
Ah ! ha ! fichu père. Nous y sommes. C’est toi qui hésite... adorable ! Cassagnac et le Vatican c’est fort bien.
— Maman ? Maman viendra.
— Ah ?
— Maman d’ailleurs fera tout ce que je voudrai. Elle n’existe plus, il n’y a que moi.
Alors visiblement soulagé il me fit plusieurs questions sur la manière de passer son temps, de maman et sur ma manière de voyager et un tas de choses enfin.
D’ou vient que maman me prévenait contre le méchant esprit de papa et son habitude confondre les gens et les humilier ? Cela vient de ce que c’est la vérité. Mais pourquoi ne suis-je ni humiliée ni confondue, tandis que maman l’a toujours été ?
Parce que mon père a plus d’esprit que maman et qu’il n’a pas autant d’esprit que moi. En outre il me respecte énormément car je le bats en discussion toujours et ma conversation est pleine d’intérêt pour un homme rouillé en Russie mais ayant assez de connaissances pour les apprécier chez un autre.
Je lui rappelai mon désir de voir les gens de Poltava et je vis bien par ses réponses qu’il avait honte de me montrer ceux parmi lesquels il brille. Seulement lorsque je lui dis que je les voulais, fussent-ils rembourrés de boue et couverts de paillasses, il me dit qu’il serait fait selon mon désir et se mit avec la princesse à faire une liste des dames qu’il fallait aller voir.
— Et Mme Miloradovitch, demandai-je, la connaissez-vous ?
— Oui, mais je ne vais pas la voir, elle vit retirée avec cette drôlesse de Belli et ce Yonina.
— Oui, mais il faut que j’aille chez elle avec vous, elle m’a connue petite, c’est une amie à maman et puisque lorsqu’elle m’a connue j’étais une petite fille très rude et assez désavantageuse au physique, je désire donc effacer cette vilaine impression.
— Eh bien nous irons, seulement à ta place je n’irais pas.
— Et pourquoi ?
— Parce que., hum - elle pourra croire...
— Quoi donc ?
— Mais toute sorte de choses...
— Mais dites, j’aime qu’on s’explique clairement et les demi-mots m’impatientent.
— Elle croira que tu as des vues...
— Quelles vues ?
— Enfin., hum, son fils, elle pensera que tu le voudrais comme prétendant.
— Gritz Miloradovitch ? Oh ! non papa, elle ne le pensera pas et d’ailleurs Miloradovitch est un charmant jeune homme que j’ai connu enfant, que j’aime beaucoup mais l’épouser ? Non, papa, Miloradovitch n’est pas le mari que je désire. Soyez tranquille.
Je mentais. Miloradovitch, si ce qu’on dit de sa fortune est vraie, est un parti désirable. On lui attribue ici des terres dans six gouvernements, quelque chose comme cent cinquante mille arpents de terre. C’est fabuleux.
Le cardinal se meurt.
Misérable homme ! En voilà un que je voudrais écraser, je parle du neveu. Que ne suis-je reine, je le ferais enfermer au secret et je l’y tiendrai six ans. Mais je ne suis pas reine, il ne me reste que prier Paul de Cassagnac de tuer cet abominable insecte qui ose vivre m’ayant insultée.
A dîner on parla de la bravoure et je dis une chose remarquablement juste. C’est que celui qui a peur et va au danger est plus brave que celui qui n’a pa peur. Et plus on a peur plus on a de mérite..