Lundi 14 août (2 août 1876)

Hier à une heure nous avons quitté Moscou pleine de mouvement et pavoisée de drapeaux à l’occasion de l’arrivée des rois de Grèce et de Danemark.
Pendant tout le voyage Étienne m’agaçait positivement. Imaginez la rêverie grand-ducale et la lecture d’une étude sur Cléopâtre et Marc-Antoine, interrompues à chaque instant par des phrases comme celles-ci :
— Veux-tu manger ? Tu as peut-être froid ? Voici du poulet rôti et des concombres. Peut-être une poire ? Faut-il fermer la fenêtre ? Que vas-tu manger en arrivant ? J’ai télégraphié pour qu’on te prépare un bain, ma reine, j’en ai fait venir un en marbre, et toute la maison a été arrangée pour recevoir Sa Majesté.
Incontestablement bon, mais irrécusablement ennuyeux.
Des messieurs fort bien font la cour à Amalia comme à une dame, Chocolat m’étonne par son esprit émancipé et par sa nature de chat, ingrate et rusée.
A la station Grousskoë nous sommes reçus par deux voitures, six domestiques-paysans et mon fichu frère. Géant de taille et de grosseur, mais beau comme une statue romaine avec des pieds comparativement petits. Une heure et demie de voiture jusqu’à Chpatowoka, pendant laquelle j’entrevois une quantité de rivalités et de pointes d’épingles entre mon père et les Babanine, je tiens la tête haute, je tiens en échec mon frère qui d’ailleurs est tout enchanté de me voir.
Je ne veux me mettre d’aucun parti. J’ai besoin de mon père.
— Gritzko (nom petit-russien et villageois de Georges) est resté deux semaines à t’attendre, me dit Paul, on croyait que tu ferais comme l’année dernière.
— Et il est parti ?
— Non, je l’ai laissé à Poltava ; il désire beaucoup te voir, « Tu comprends, me dit-il, je l’ai connue petite comme ça ! »
— Alors il se croit un homme et il me croit une petite fille ?
— Oui.
— C’est comme moi, comment est-il ?
— Il parle français toujours, il va dans le grand monde à Pétersbourg.
— On le dit avare ?
— Il n’est que raisonnable et comme il faut. Un grand seigneur. Nous voulions, lui et moi, te recevoir avec un orchestre à Poltava mais papa a dit que cela n’était dû qu’à des reines.
— Papa a dit comme une bête, je le lui dirai.
Je remarque que mon père craint de paraître fanfaron et vaniteux. Je le rassurerai bien vite, j’adore toutes ces bêtises qu’il idolâtre.
Dix-huit verstes de champs labourés et enfin le village formé de huttes basses et pauvres. Tous les paysans se découvrent d’avance en apercevant la voiture. Ces bonnes figures patientes et respectueuses m’attendrissent, je leur souris et, tout étonnés, ils répondent par des sourires à mes petits saluts amicaux.
La maison est d’un seul étage, petite, un grand jardin assez sauvage. Les paysannes sont remarquablement bien faites, belles et piquantes dans leur costume qui dessine toutes les formes et laisse voir des jambes nues jusqu’au genou.
Marie, ma tante, nous reçoit sur le perron. Je me baigne, nous dînons. Plusieurs escarmouches avec Paul. Il tâche de me piquer, sans le vouloir peut-être, n’obéissant qu’à l’impulsion donnée par son père. Je le remets superbement en place, et c’est lui qui est humilié là où il désirait m’humilier. Je les vois à travers. Incrédulité quant à mes succès, pointes d’épingles à notre position dans le monde. On ne m’appelle que « Reine », mon père veut me détrôner, je le ferai plier, je le connais car lui c’est moi dans beaucoup de choses.
Note des éditeurs
[Annotation]
dans la margeAnnotation de Marie
On n’a seulement pas la bonté d’être poli avec ces pauvres martyrs.
Étienne me donne un livre écrit par une de mes institutrices, ce livre est une préface nécessaire à mon journal. Je prie la postérité de le traduire et de le publier au commencement de cet ouvrage. Un extrait seulement dans lequel il s’agit de nous.
Si je devais vivre ici, j’étoufferais. Le climat de « l’Italie russe » m’a rendu ma voix. Je fis semblant de tomber à la renverse en entendant dire qu’on ne faisait rien pour les Serbes à Poltava.
— Donne un concert, dit Paul.
— Avec bonheur, répondis-je.
C’est mon projet depuis Moscou.
Je crois rêver : moi, l’oiseau chants italiens, transportée dans le pays où l’oranger ne fleurit pas ? O mon Midi ! Mes larges feuilles grasses, mes fleurs, mon ciel, mon air pur et parfumé !
Mes domestiques sont logés dans un pavillon.
Tous les voisins attendent avec impatience, dit-on, mon arrivée.
Étienne est très respecté.
On est curieux de voir « le petit arabe », l’Italienne et la nièce. Mon arrivée est connue et attendue. « Une nièce de l’étranger. » Je me hâte, je ne sais pourquoi.
La chambre est transformée, les divers objets qui ne me quittent jamais me font un chez moi.
Selon mon habitude je vais lire un chapitre de la Bible en italien et puis dormir.
J’adore Dieu et j’ai envie de pleurer.

Poznámky

Marie turns round the famous romance from Ambroise Thomas's opera Mignon (1866, after Goethe), «Connais-tu le pays où fleurit l'oranger ?» ("Knowest thou the land where the orange tree blooms?"): Mignon longs for Italy, and Marie, exiled to the Russian countryside, for her Riviera. ↩