Samedi, 5 août 1876 (24 juillet 1876)

Nous avons été prendre mes malles à la douane. Ce que nous avons traversé de corridors, de chambres, de bureaux, ce que nous avons vu de douaniers, d’hommes de toutes espèces ! On a fouillé toutes les malles, je leur défaisais l’emballage en donnant des coups de poing aux robes et aux chapeaux, ce qui a modéré, je crois, leur zèle en prouvant que je n’étais pas marchande de modes.
En vain je cherche la Russie, tout est à l’allemande dans cet hôtel. Nous avons déjeuné au jardin qui se trouve dans la cour d’honneur. Puis je me suis habillée et nous sommes allés chercher les Sapogenikoff.
Le cocher hésitait encore entre deux maisons quand je fus comme enlevée de la voiture par Giro et Marie qui s’étaient précipitées dans la rue m’ayant vue de la fenêtre. Laissant Paul et mon oncle avec Nina, je me suis élancée dans la chambre des filles et, pendant une heure, ça a été une confusion, un bavardage, des cris, comme au temps de Girofla !
Je les enlevai avec moi, nous traversâmes la Néva en deux bateaux, dans le premier les Trois Grâces, dans le second les messieurs et Chocolat. S’il y a quelque chose de beau à Pétersbourg, c’est cette rivière superbe, large comme un lac, aux eaux claires et si transparentes qu’on voit le fond. Je suis fière de parler le russe, comme une langue de plus, et ces animaux de Russes n’apprécient pas mes nobles efforts.
Vers dix heures, Nina est venue nous retrouver, les messieurs nous laissèrent, mes Grâces furent reconduites à la maison, et Nina resta à dormir chez moi, il est quatre heures, nous avons regardé mes robes, cela fait plaisir de veiller quelquefois, il semble qu’on fasse quelque action défendue. Mais peu à peu Nina se mit à me parler de tout ce dont on ne parle jamais aux jeunes filles et à tort. Une de ses remarques m’a frappée comme justesse. C’est que la femme en se donnant à un homme, soit même son mari, subit une sorte d’humiliation, car elle sent que du côté de l’homme est la force et l’impunité, et du sien l’abaissement, puisqu’elle subit. L’homme accomplit un acte de souverain, la femme n’est qu’un instrument passif, quel que soit l’amour ; l’homme, à peine satisfait, voit dans la femme une pauvre petite à qui il a tout donné, il l’aime bien un peu pour le plaisir qu’elle lui a procuré, mais c’est le passé, c’est fini, et il se relève comme si rien n’était, tandis que la femme... c’est différent ; et de très loin je puis juger en me souvenant de moi après la promenade à cheval avec Antonelli, pendant qu’il était très tranquillement au club. D’ailleurs c’est presque naturel; l’homme donne, la femme reçoit, à elle donc l’amour, le souvenir, puisqu’elle a diminué l’homme d’une certaine quantité de... de... de fluides, qui doit agir sur elle et dont elle est augmentée, moralement même. Mais ce n’est pas juste. Ce devrait être donnant donnant.
Les hommes se marient après tout, ils posent pour être sages, rangés, tranquilles et ils se révoltent à la moindre sauvagerie de la femme. Est-ce juste, est-ce selon le bon sens ? Ils sont rangés parce qu’ils sont dégoûtés du contraire, mais les femmes toutes neuves, doivent-elles, peuvent-elles l’être ? L’homme est tout râpé, il apporte à une jeune fille les beaux restes de son esprit et de son corps, il est fatigué, il prend une femme pour se reposer, il demande une femme d’intérieur qui n’aille même pas dans le monde, qui se contente de ses haillons, est-ce raisonnable ? Je ne prêche pas la dépravation des femmes mais je demande justice et indulgence. Mais pauvre innocente, je me mêle d’affaires dont je ne sais rien. Gens compétents, gens justes, ai-je raison ?
Note des éditeurs
[annotation]
dans la margeAnnotation de Marie, 1879
1879. A l’heure où j’écrivais cela, je n’en comprenais pas la moitié.

Poznámky

Girofla: Marie's nickname for Émile d'Audiffret, taken from Lecocq's operetta Giroflé-Girofla (1874); «au temps de Girofla» recalls the boisterous Nice days of 1875 when she and the Sapogenikoff girls were all taken up with him. ↩
Fluids: Nina invokes the contemporary pseudo-scientific theory of vital or sexual fluids — a common framework in 1870s popular physiology — to argue that sexual union is not neutral but constitutively transforms the woman. ↩