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Lundi 17 juillet 1876
Eh bien, moi, je serai nièce de pape !Par une chaleur de trente-deux degrés nous sommes allées moi, de Mouzay et ma tante chez Mme Mongruel, somnambule.
Il y avait déjà quelqu’un, on nous a fait attendre, et Mouzay me racontait pendant ce temps des histoires de magnétisme, des choses qu’elle a vues et éprouvées elle-même.
La somnambule est une Anglaise blonde et excessivement belle mais pas de la première jeunesse. Une femme grosse et laide est le magnétiseur, elle endormit l’Anglaise et nous laissa seules avec elle.
— Si vous voulez consulter pour des personnes absentes, il faut un objet appartenant à ces personnes, a dit la femme avant de s’endormir.
Je lui mis entre les mains, quand elle fut endormie, le portrait du cardinal avec sa signature, dans une enveloppe. Je lui pris la main et je la questionnai. Elle passa les doigts dans l’enveloppe et, sans en retirer le portrait et l’appuyant contre sa poitrine, elle nous décrivit le cardinal aussi exactement que possible.
— Mais quelle est sa position dans le monde ? demandai-je.
— Une position excessivement élevée comme pouvoir, comme nom et comme fortune.
— Le voyez-vous ?
— Oui, puisque je viens de vous le décrire.
— Que fait-il, voyez.
— Il est extrêmement occupé d’une affaire, il pense à vous... et dans sa pensée vous êtes avec un jeune homme qui lui est très proche.
— Pouvez-vous dire au juste quelle est sa position, son rang ?
— Son rang est un rang excessivement élevé, il est au-dessus des princes et pourtant il n’est pas roi, mais il a sur les hommes une espèce de puissance... occulte, il les gouverne et cela ne paraît pas.
— Quel changement voyez-vous dans l’avenir de cet homme.
— Attendez...
— Voyez donc ! allons !
— Un grand..., il sera plus puissant encore, il sera comme roi, mais ce sera une royauté méconnue depuis peu, pour ainsi dire... déchue... Pour le moment, peu de fidèles lui restent, mais... mais il triomphera. Il aura la gloire et la puissance, il sera presque roi, non pas roi, mais il aura un pouvoir d’un autre genre mais aussi grand.1
— Bientôt ?
— Oui... mais il a un rival... un homme qui lui empêche de devenir ce qu’il veut... C’est singulier... ce rival disparaît comme assassiné.
— Mais lui, il réussira ?
— Oui.
— Où le voyez-vous ?
— Il est très loin et dans un pays très chaud, il est entouré de gens de couleur.
— Couleur d’habit ?
— D’habit.
— Vivra-t-il longtemps après son triomphe ?
— Non.
— Combien ?...
— Deux ans.
— Mais après avoir réussi ?
— Sans doute, je vous l’ai déjà dit.
— Qu’en dites-vous, Madame de Mouzay ? Passons à l’autre.
— Suivez celui-ci, dis-je en donnant à la somnambule la lettre de Pietro.
— Oui...
— Voyez, allons..., le voyez-vous ?
— Oui, oui...
— Où est-il ?
— Loin, il faut traverser la mer...
— Allez, allez...
— Je vois !
— Comment est-il ?
— Il est joli garçon, il est jeune... Ah ! mais c’est le même que tout à l’heure...
— Où?
— Celui auquel pense celui que je viens de voir...
— Est-ce son parent ?
— Oui... c’est même... et la femme se mit à sourire.
— Quoi ? demandai-je la dévorant des yeux et lui tenant la main. Quoi ?
— C’est presque son fils...
Je me retournai en souriant car à Rome on dit cela.
— Pourtant, continua-t-elle, ce n’est pas son fils, mais il l’aime beaucoup et leurs intérêts sont communs, tous deux pensent à vous.
— Mais où est celui dont vous tenez l’écriture ?
— Il est... dans un pays qui ressemble à l’Espagne... il fait chaud, des montagnes... la mer... oui, la mer... (c’est Terracina). Il n’est pas seul...
— Ah !
— Il est avec une femme...
— Jeune ?
— Pas tout à fait, elle a passé trente ans, des cheveux châtains, grasse.
— Que lui est-elle ?
— Ce n’est pas sa maîtresse... et il n’y a pas de lien de sang entre eux, pourtant elle lui est alliée, et il est retenu auprès d’elle par... la déférence. Il n’est pas fixé dans cet endroit, il va, il vient, je ne peux pas bien le suivre.
— Est-ce qu’il a l’intention de venir ici ?
— Pas précisément, il vous rejoindra cependant, mais il est retenu auprès de cette femme, mais ce n’est pas par l’amour...
— N’est-ce pas que c’est la comtesse Antonelli, née Garcia, c’est son portrait ? murmurai-je à l’oreille de Mme de Mouzay.
— Tout à fait, répondit-elle.
— Il attend, continua la somnambule l’arrivée d’une autre dame, plus âgée, celle-là est sa mère, je crois. Il l’attend et cela l’empêche de partir.
— Cet homme m’aime-t-il ?
— O...ui.
— Beaucoup ?
— Il aime... mais d’une façon qui ne vous contente pas, qui n’est pas de nature à contenter, c’est un homme rusé, astucieux, il y a dans son caractère quelque chose de machiavélique, un caractère ambitieux, sombre, un peu cupide, vous lui servez pour son ambition... Dans cet homme il y a du conspirateur, c’est un caractère fermé, et il sera toujours tel, mais il vous aime... à sa façon.
— Quel lien y a-t-il entre lui et moi ?
— Aucun encore, mais vous vous marierez.
— Ah !
— Ce ne sera pas par amour. Il y a une façon d’aimer qui ne paraît pas... il est réservé, il se renferme dans lui-même... bref, vous êtes mécontente. Mais vous l’épouserez.
— Quand ?
— Bientôt... vers l’hiver, la fin de l’hiver prochain, mais ce sera un mariage de calcul plus que d’amour... des deux côtés d’ailleurs... Vous ne resterez pas avec lui.
— Étant sa femme, je ne resterai pas avec lui ? !
— Vous le quitterez, mais vous serez excessivement riche.
— Par lui ?
— Non, mais à cause de lui, vous serez riche par celui que j’ai vu en premier lieu.
— Et lui, est-il riche ?
— A présent, non.
— Combien a-t-il ? Précisez !
— Peu... peu, comme cent cinquante mille francs et il ne les tient pas, pour le moment il n’a rien, mais le futur...
— Comment ?
— Il sera excessivement riche, il héritera la fortune du premier, de celui qui... qui est comme son père.
— Vous dites que je ne resterai pas avec lui ?
— Oui, mais vous aurez une grande fortune.
— Comment serai-je riche, voyons à peu près, voyez donc !
— M... millionnaire.
— Ça, ça console.
— Cet homme, pense-t-il à me rejoindre ?
— Il vous rejoindra.
— Quand ?
— Très prochainement.
— Au juste !
— Au commencement du mois d’août... il passera par Paris pour vous rejoindre et puis vous vous trouverez tous deux dans une ville, où il y a la mer, pas loin d’ici.
— Et c’est là que je me marierai.
— Non ! vous vous marierez à la fin de cet hiver, très loin.
Nous avons frappé à la porte et la magnétiseuse vint réveiller l’endormie.
Je suis sortie tout excitée, tirant Mme de Mouzay par le bras, la robe, la coiffure, lui faisant remarquer la justesse de la somnambule, riant, m’excitant, parlant de conspiration, de révolution, de papauté, du conspirateur Antonelli, le comparant à Rienzi... à..., enfin j’en dis tant, que la comtesse déclara avec une profonde conviction que je n’avais qu’à épouser Pierre Antonelli pour acquérir une influence suffisante à Rome pour faire nommer mon oncle pape. Elle me citait ensuite deux exemples d’histoire où les femmes ont eu tant d’influence. J’ai passé chez elle jusqu’à sept heures, discourant, projetant, riant, et nous nous étonnions ensemble des choses si singulières dites par la somnambule. Car, à part la prédiction de l’avenir dont nous ne pouvons pas encore juger la véracité, elle a dit des choses surprenantes.
Je suis à moitié folle !
Ce que j’ai..., je ne sais pas, j’ai un désir immodéré de consulter une autre somnambule.
Je suis contente, excitée plutôt. J’accepte l’absence de Pietro, j’explique ainsi son silence. Je lui pardonne de ne pas m’aimer, je consens à une alliance intéressée. Pietro me servira de marchepied. Je crois à la prédiction, on croit ce qu’on désire. Elle m’a terriblement monté la tête et, avec une femme comme moi, les choses arrivent parce qu’on a prédit plutôt qu’elles sont prédites parce qu’elles doivent arriver.
J’ai passé ma soirée à crier à ma tante : Nièce de pape ! à lui dessiner des tableaux du plus brillant avenir, à chanter des chansons d’amour et des cantiques latins ; à parler du pape, du passé et du futur, à me monter la tête, de telle sorte que si j’étais seule à présent, je me coucherais par terre car je suis moitié enragée, moitié amoureuse et je pense à Pietro avec un mépris mêlé d’amour, d’ambition, de caprice, de reproche et de passion.
Il me semble que je dois tenir le monde entre mes mains, que je subjuguerais cardinaux et pape, que je me ferais aimer de tous [tantôt] par la souplesse, tantôt par la rudesse de mon caractère, par mon ambition, par mon énergie !
Dieu, que de bons sentiments perdus ! Si on me donnait les moyens d’agir je remuerais le monde ! Courage, énergie, ambition, volonté ! A quoi me servez-vous ? Quand vous emploierai-je dignement ? Quand donc mes ardentes aspirations seront autre chose qu’un rêve que le délire d’une ambition trop vaste pour l’espace étroit dans lequel elle est enfermée ?
Nièce de pape ! Réunir tout le monde chez moi, acheter les uns, amadouer les autres, gagner tout le monde, préparer le moment et faire une révolution.
Chasser le roi de Rome ! Rendre au pape ce qui lui est dû, l’élever au-dessus des princes de la terre comme cela convient. Rendre à Rome sa royauté du monde en lui rendant son pape, son influence religieuse, son originalité, sa position exceptionnelle, puisque nous ne pouvons plus lui donner l’empire du monde !2
Vains rêves, folies, extravagance d’un esprit dévergondé ! Oh ! oui, mais si par un miracle de Dieu je réalisais ces rêves... [mots rayés] : inspirations du ciel, prophéties du génie !
La plus folle idée sanctionnée par le succès devient une idée de génie ; la plus sage, avortée, devient une folie absurde. Tel est le jugement et la nature des hommes.
Comme elle a dit vrai, cette femme ; il m’aime mais à sa façon et je suis mécontente.
C’est vrai, cet amour ne me suffit pas, il me rend malheureuse, je demande un amour tout à moi, tout dévoué, éternel !
Mais Dieu ne veut pas qu’on m’aime ainsi, je n’aurai pas cette joie, ce bonheur incomparable, désiré, unique. Le complément de toute fortune, de toute gloire, le rayon céleste, la perle de la vie... Mais il faut que cette perle soit enchâssée dans de l’or, entourée de diamants, sans cela elle se perd, elle tombe dans la boue de la trivialité et elle est écrasée sous les pieds de ces mêmes hommes qui l’admireraient si elle avait été montée en or.
Que Dieu satisfasse mon ambition et je satisferai mon amour. L’ambition sans amour peut suffire encore... mais l’amour tout seul, l’amour de tout le monde, ce n’est pas l’amour, c’est la bestialité.
Poznámky
Cardinal Giacomo Antonelli, Secretary of State to Pope Pius IX since 1848, died in Rome on 6 November 1876, less than four months after this séance; he never became pope (Wikipedia, "Giacomo Antonelli"). Marie learns of his death from a telegram in Russia and gives up the prophecy: «Comme rien ne s'est accompli de la prédiction de la Mongruel je n'en parlerai plus jamais» (15 November 1876). ↩
Italian troops had taken Rome on 20 September 1870, ending the Papal States; Rome became the capital of the Kingdom of Italy under King Victor Emmanuel II, while Pope Pius IX refused to recognise the loss and stayed within the Vatican (Wikipedia, "Capture of Rome"). Marie's dream of driving «le roi» out of Rome is the cause of the papal party, to which the Antonelli family belonged. ↩