Jeudi 13 juillet 1876

J’ai reçu Rémy en costume complet de capucin. Oui, en capucin, Caroline m’a fait ce costume, y compris la corde et le capuchon. Rémy est un homme, je ne puis m’y habituer, je le traite comme il y a six ans. Il me prit la main et la baisa, et en cet instant je compris qu’il ne fallait pas en jouant tourner la tête à ce pauvre garçon qui ne m’a rien fait, mais je n’ai pas su quoi dire et tout à coup ma folie me revint, il me sembla que je me conduisais comme une cocotte ! Oh ! si vous saviez comme c’est affreux ! J’ai posé chez Valery avec cette idée, puis à la table d’hôte il me semblait qu’on me regardait avec mépris, avec colère, qu’on se disait : comment celle-là ose-t-elle s’asseoir avec des honnêtes gens !
A côté de nous était le jeune homme qui nous a suivies hier depuis Mellerio où nous avons été donner des diamants à monter, il était avec sa mère sans doute, mais, comme ils causaient tout le temps, l’idée me vint que c’était une de ces vieilles femmes qui... et que l’homme l’avait appelée pour... Oh !... Oh !
Vous vous figurez mon état ! Je priai ma tante d’aller passer la soirée chez de Mouzay, je ne me trouvais pas de place. La bonne comtesse loge chez la baronne de Mertens, une dame ruinée qui tient une espèce de pension d’amis.
Nous nous installâmes dans un petit salon à part, de Mouzay, la maîtresse de la maison et sa sœur. Je causai, je dis des vers, les vers sur Girofla *, je chantai, je racontai tout ce qu’il était possible de raconter, bref si ça avait été dans une assemblée on m’eût portée en triomphe. Ces dames riaient, s’étonnaient, s’attendrissaient, admiraient. De Mouzay s’indignait sur notre installation à Nice.
— C’est un trou, dit-elle, quel horizon étroit, quelle petitesse ! Tandis que Paris, avec votre fortune et puis avec cette enfant-là...
— Mais, Madame, dis-je, il est bien difficile pour des étrangers d’entrer dans la société de Paris.
— Pas du tout ! En ayant seulement trois amis qui vous feraient votre salon, un dans la finance, un dans l’aristocratie, un dans les arts, vous auriez un salon comme peu de monde et puis, vous comprenez, Mesdames, avec cet enfant-là, cette enfant qui est belle, qui est surtout si instruite et c’est si rare, voyez ces affreuses Américaines ! Elle est si instruite, si spirituelle, avec cette originalité, cet entrain, cette verve, cette causerie, mais au bout d’un an elle tiendrait la corde de la société de Paris... Oh ! mais c’est que c’est vrai. Oh ! mais quand je vous dis, vous seriez là en plein faubourg Saint-Germain, vous feriez un mariage splendide.
— Mais, Madame, les gens du faubourg Saint-Germain se marient rarement avec des étrangères...
— Non, sans doute, ceux qui sont très riches se marient pour la plupart entre eux, mais par caprice, ma chère... par caprice...
— Ah ! non, dis-je en me renversant sur la chaise-longue, c’est difficile, et puis je veux me faire chanteuse. Voyez-vous, chère comtesse, il faut faire ceci. Vous vous déguiserez... non, vous resterez comme vous êtes, mais je me déguiserai en fille pauvre et vous me conduirez chez le premier professeur de chant de Paris, comme une petite Italienne que vous protégez, à laquelle plusieurs personnes s’intéressent et qui donne des espérances pour le chant.
— Oh ! oh !
— Ah ! ha !
— Ainsi, donc, continuai-je tranquillement, c’est le seul moyen de savoir la vérité sur ma voix.
— Au fait... mais oui, c’est une excellente idée.
— Et j’ai une petite robe de l’année dernière qui fera un effet ! dis-je en pinçant puis en allongeant les lèvres.
Que dites-vous de cela, fichus lecteurs ?
Je suis restée là jusqu’à dix heures, je me sentais quelque peu mal à l’aise car je paraissais trop, pour ainsi dire ma tante n’existait pas. Ce que disait Mme de Mouzay me semblait possible, tant elle avait d’assurance mais, rentrée, je me couchai sur le canapé écrasée par l’horrible idée qu’à mon retour de Russie rien ne serait changé et je recommencerais la même vie. Oh ! c’est horrible.
Mon père télégraphie qu’il est à Orel mais qu’à mon arrivée il sera chez lui. Étienne télégraphie qu’il est prêt à me venir prendre. Alexandre télégraphie qu’il y a le choléra en Russie.
Ah ! le misérable voleur ! Mais je ne crains rien. Je ne suis pas fataliste, je ne crois pas que tout soit écrit d’avance, mais je crois fermement que rien ne se fait sans la volonté de Dieu et si Dieu veut que je meure à présent rien ne pourra l’empêcher, tandis que s’il me réserve une longue vie, aucune épidémie au monde ne me fera aucun mal.
Antonelli a reçu ma dépêche et, qui sait ? en été peut-être ne va-t-il pas au Club, il faudra un hasard pour qu’il y aille et y trouve mon bel envoi. M’écrira-t-il seulement ?
En vérité je suis bonne ! C’est lui qui aime et c’est moi qui joue son rôle ! C’est indigne !
C’est moi qui y pense, qui lui envoie des dépêches ! Je ne sais pas me conduire... Non, Merjeevsky m’a suivie à Ostende, il est venu deux fois à Nice, sans que j’eusse rien fait pour cela. Bruschetti m’aurait suivie au bout du monde. Antonelli est d’un autre caractère ou dans d’autres circonstances et j’agis selon. Qu’importent les moyens ! pourvu d’arriver.
Mais il faut savoir s’il m’aime. Je vais donc m’en assurer. Et s’il n’est pas à Rome ?... On lui fera toujours parvenir ma dépêche. Enfin... nous verrons !
Seulement je supplie Dieu de m’épargner une affreuse humiliation.
Mon Dieu, je vous en prie !
Ma tante me prie de me coucher car il est une heure.
— Laissez-moi, lui dis-je, si vous m’ennuyez je deviendrai folle, je vous ai dit que cela pouvait arriver facilement. Je ferai une horreur ou je me jetterai par la fenêtre, laissez-moi.
Mon Dieu ! Quelles idées me troublent encore !
Paris, oui, Paris, le centre de l’esprit, de la gloire, de tout. Paris, la lumière, la vanité... le vertige !
Mon Dieu donnez-moi la vie que je veux, ayez pitié de moi, pardonnez-moi !
Mon Dieu... ou faites-moi mourir !