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Mardi 11 juillet 1876
On ne peut pas s’imaginer un être plus malheureux que moi aujourd’hui. J’étais comme dans un brouillard, ce qui ne m’a pas empêché d’avoir avec Rémy une longue dissertation sur la monarchie, le majorat, l’organisation des royaumes et républiques, les causes de la prospérité des peuples, etc. Rémy pose pour un homme, s’habille avec le plus grand soin, parle comme les « jeunes gens du monde » tout en les dédaignant et professant un sérieux pour l’étude, des principes excellents, qui lui font honneur car en ceci il n’est pas affecté. Son père l’a élevé parfaitement et Rémy sera un homme.A trois heures on a avancé notre voiture, la nouvelle. Et Vigier nous a regardés, avec des yeux de bon père satisfait, entrer dans ce bel équipage. Je désirais beaucoup être vue de la Prodgers et des Durand. Rémy a exprimé ce désir tout haut !
— Comme je voudrais, dit-il, rencontrer Lucie Durand !
Après Laferrière, nous nous sommes promenés au Bois. J’étais muette et stupide, ajoutez à cet état la crainte de paraître laide, la crainte d’être prise pour une cocotte ! Celle-là me vient toujours dans mes moments de suprême abattement. C’est une horrible inquiétude. Je suis rentrée désespérée et, lorsque après dîner ma tante sortit seule, je m’enfermai et me jetant à genoux me mis à prier de toute mon âme en baisant la croix du chapelet et me demandant et demandant à Dieu de me tranquilliser, de voir ce que je veux, d’avoir un but présent, quelque chose à désirer, quelque chose tout de suite, pour sortir de cet état, pour être moi-même. Je me demandai si ce n’était pas cet amour inutile et stupide, je pensai que, non seulement j’aimerais, mais j’adorerais à deux genoux celui qui me tirerait d’où je suis !
Mais il ne m’aime donc pas cet Antonelli !
Collignon a dit qu’il m’aimait... Je veux m’en assurer ! Je veux lui télégraphier [mots rayés] et ma dignité ? Oh ! j’ai l’air d’y tenir, de mendier, et il ne viendra pas. J’ai honte et j’ai peur. Attendons à demain.