Vendredi 30 juin 1876

L’idée de revoir mon père, cet homme méchant, irrité, prévenu, qui n’a jamais été qu’impertinent avec moi et avec lequel j’ai été de même du reste. Réussirai-je ? Chi lo sa ? Deo juvante.
Cet animal de Folon ayant encore manqué de venir prendre mesure des glaces, je dus sortir et, une fois sortie, je consentis à entendre la belle musique du Jardin. D’autant plus que MM. Galula, Audiffret, Gautier, s’y trouvaient au complet. Mais tant de fois les miens m’ont dit les avoir vus sans qu’ils se fussent approchés que je n’attendais personne, quand Galula vint. Je pris mon air agréable car Danesi et del Borgo - deux hommes mariés mais deux Italiens - étaient derrière notre voiture. Au bout de quelque temps, à mon grand étonnement, Gautier et Audiffret vinrent auprès de la portière. Audiffret pâle, voûté, fatigué, misérable. Ayant rougi avant leur arrivée, je ne rougis pas, au moment. Ma tante demanda au Surprenant * s’il connaissait Alexandre de Larderel. Comment donc ! On parla de ce garçon toqué, je parlai de son teint, si beau et si pâle.
Je me sentais la figure reposée et jolie aussi, je me conduisais simplement et avec beaucoup de grâce ce qui m’arrivait rarement en présence du malheureux qui pourrira. J’adressai pour la plupart la parole au beau Gautier, à l’illustre Pepino qui est devenu barbu comme un singe. D’ailleurs nous et ces messieurs nous semblions assez mal à l’aise, comme des gens qui ne savent pas en quels termes ils sont les uns avec les autres. Quel dommage qu’il n’y ait ni Collignon ni les Sapogenikoff, elles crèveraient d’envie. En effet, c’était un bonheur enviable que la politesse de ces faquins.
Gautier ne faisait que découvrir des petites bêtes sur nos robes et les chasser et Audiffret faisait de l’esprit sur « le jeune homme aux fourmis ». - Mon Dieu, dit ma tante en faisant sauter un de ces insectes de son ruban, combien de bêtes il y a ce soir ! - Vous entendez, dit Audiffret en riant, c’est à notre adresse. - Oui, dit Gautier en serrant les lèvres, il y a beaucoup de bêtes, il n’y a que ça.
Mais ma tante n’écoutait plus, on parlait de mon départ. Il se faisait tard et je demandai s’il n’était pas temps de dîner, pour donner à ces gens le prétexte de s’en aller mais ils n’en firent rien et restèrent si longtemps que nous avons dîné à huit heures.
Comme maman avait tendu sa main au Surprenant *, je tendis aussi machinalement la mienne tout en souriant de me sentir serrer la main après toute cette charmante correspondance de couvent.
Je ne sais si j’ai dit qu’à Rome j’ai inventé de marier Gautier avec Lola ; et ce soir je dis à Gautier que je connaissais une charmante brune etc., etc.
— Donnez donc votre portrait, dis-je en partant, je le lui remettrai.
— Vous pouvez nous l’apporter en venant chez nous demain soir, dit maman assez haut pour être entendue du Surprenant *.
Ah ! ce pauvre homme, il est moins bien qu’Antonelli, il est trop courbé tandis que Pietro est un peu trop droit.
Mais il y a à Nice un jeune Napolitain ami de Massa, le comte de Balzorano. Audiffret connaît Pandola ! Cet animal connaît tout le monde, il a même été connu avec [sic] le prince Léopold d’Angleterre lors du passage de ce prince à Nice. Il a joué avec lui et l’a mené au Cercle. Il y a donc d’heureux coquins sur la terre.
— Vous savez, lui dis-je, j’ai une rose à vous remettre de la part d’Olga, seulement je crois que je l’ai perdue.
— Comment, Mademoiselle, grimaça Girofla*, et vous ne me l’avez pas remise, ah ! c’est que j’y tiens, voilà comment vous faites les commissions !
— Il serait difficile de faire celle-là, dit maman, nous ne vous avons pas vu.
Je crus qu’il s’embarrasserait, mais au contraire il prit son ton bouffon-sérieux.
— Mais Madame, il n’y avait qu’à venir là-bas.
— Où ça ?
— Là-bas, à la Tour.
Jadis j’aurais dit : « Voilà une idée ! » ou : « Quelle bêtise ! ». A présent je dis simplement :
— Demain, je me présenterai chez vous, Monsieur.
— Mademoiselle, je ne bougerai pas.
Maman et ma tante voient déjà tout un roman nouveau, moi je ne m’occupe seulement pas de cela. J’espère seulement que cet homme aura assez de bon sens pour ne pas se présenter, je le ferais balayer, ma parole d’honneur.
Non ce n’est pas celui qui m’occupe. J’ai dix-sept ans et demi ! Et rien encore ! Si Pie IX mourait, on saurait à quoi s’en tenir au moins.
Ce Mastaï Ferretti a la vie dure. Oh ! non, pauvre vieillard.
J’ai pitié des vieillards surtout depuis que [bon-]papa est devenu tout à fait aveugle, je le plains tant !
Aujourd’hui j’ai dû le conduire par l’escalier et lui donner à manger moi-même. Il est honteux à cause de cette espèce d’amour-propre de vouloir toujours paraître jeune et il a fallu le faire avec tant de ménagements ; au fait, il a accepté mes services avec reconnaissance, car je les avais offerts avec une brusque insistance mêlée de tendresse à laquelle on ne peut résister.
La Russie ! Je me plais à m’imaginer qu’Antonelli va venir à Nice et ne me trouvera plus. Il a dû recevoir aujourd’hui la lettre de Walitsky.
Ah ! ça, est-ce qu’il m’aime en vérité ?
Grâce à la sévérité de la censure russe qui ne permet l’entrée d’aucun livre avant de l’avoir examiné, je suis forcée de laisser ici mon journal. Voilà une séparation pénible. Je laisserai la moitié de moi-même, mais on n’y peut rien.

Poznámky

Italian and Latin: "Who knows? With God's help." ↩
The Jardin Public (public gardens) in Nice, where a band performed during the summer evenings — a fashionable meeting place. ↩