La sœur Thérèse est venue me voir ce matin et m’apporter les compliments de la mère supérieure. Elle resta bouche béante devant le portrait du Pape avec le fameux Pax vobis1, que Visconti nous a fait avoir. - D’ailleurs, dis-je, j’ai aussi la photographie du cardinal Antonelli avec sa signature, tenez, regardez. - Ah ! s’écria la vieille nonne, c’est le cardinal Antonelli qui est le cardinal protecteur de notre couvent, nous avons deux maisons à Rome. Oh ! fit-elle en examinant la photographie, quelle sainte figure, c’est un saint, un saint ! - Et elle baisa le portrait.
— En effet, dis-je me mordant les lèvres, c’est un saint homme. - Oh ! oui ! J’allai à un guéridon et prenant une photographie du dévergondé cardinal. - Tenez, ma sœur, prenez celle-là. Je crus qu’elle s’effondrait en remerciements.
Je la fis asseoir et lui débitai un tas de bêtises selon mon habitude, mêlées de dévotion. L’adoratrice d’Antonelli était en train de m’apprendre à dire le chapelet quand on annonça Cresci et je dus la quitter. Bon, voilà que mon couvent se trouve être sous la protection du cardinal-diacre.2
M’étant affublée d’une robe de laine extra-fine, toute flottante, toute drapée, comme celle de la statue d’Agrippine du Capitole3, seulement, au lieu de passer les bras dans les manches, je les passai dans deux couvertures faites un peu au-dessus du coude à l’intérieur du bras (je m’exprime mal sans doute) de sorte que les manches restèrent flottantes. Je mis en outre un chapeau et une aumônière et allai avec tous les miens reconduire Collignon qui part à deux heures. De là on alla chez Bienmüller, le photographe de Ma Majesté, et je posai quatre fois.
Prenant un pan de ma draperie je m’en couvris la tête, ce qui, aidé par l’élévation du chapeau, produisit un effet charmant en m’encadrant la figure, de larges plis diaphanes et gracieux. J’ai posé assise sur un rocher, la tête appuyée sur le coude, le bras nu et le cou noyé dans l’ombre si douce de la laine blanche. Une robe d’Agrippine, un voile à la religieuse... émancipée, des talons Louis XV et assise sur un rocher ! Eh bien je vous assure que l’effet est charmant. Après m’être encanaillée pendant une heure à faire de la familiarité avec ce photographe et avec Madame sa femme, je rentrai et on me servit Le Figaro, le titre du premier article me fit sourire de surprise, je le lus et, le coupant soigneusement, je l’attache ci-après.
Coupure de presse · Le Figaro, 26 juin 1876, Le cardinal Antonelli par Ignotus
LE CARDINAL ANTONELLI4 Il me dit avec un gracieux sourire « dans un moment je suis à vous ! ». Je m’assis sur un canapé de couleur sombre. Il apposait sa signature sur des papiers que lui présentait un petit jeune homme à peu près vêtu comme ces demi-abbés de Paris qui inscrivent les messes pour les morts. Je ne sais quelle grande fleur rouge de l’espèce dite grasse - une primeur d’hiver - était sur sa table. J’avais vingt-quatre ans. Depuis, il a beaucoup plu ! Et le cardinal prosecrétaire d’État, ayant enfin pris ma lettre, l’ouvrit lentement avec un énorme couteau d’ivoire, la lut non plus vite ; et ce faisant, il me disait « comment va cet excellent marquis Costa de Beauregard ? - M. Menabrea vient de faire un beau discours - pourquoi M. de Revel ne parle-t-il pas davantage ? Voilà trois hommes que nous aimons beaucoup ! ». Toutes ces questions n’ayant pas l’air d’attendre une réponse, je ne leur en fis pas. Enfin il termina sa lecture ; et sans me regarder, mais en me voyant de côté avec ses superbes yeux noirs, il me dit : « Comment va le comte ? ».
Le Figaro, 26 juin 1876, p. 1 — « Le cardinal Antonelli » par Ignotus (début, colonnes 1 à 3) gallica.bnf.fr / BnFLe Figaro, 26 juin 1876, p. 1 — « Le cardinal Antonelli » par Ignotus (suite et fin, signature Ignotus) gallica.bnf.fr / BnFLe Figaro, 26 juin 1876, p. 1 — « Le cardinal Antonelli » par Ignotus (bas des colonnes 1 et 2) gallica.bnf.fr / BnF
Pour comprendre combien je fus abasourdi, il faut savoir deux choses : - le ministre désignait là Cavour par son appellation turinoise : Le comte, - analogue à la désignation romaine d’Antonelli : Le cardinal ! Or, j’étais chargé par les principaux personnages de la droite piémontaise, dont plusieurs vivent encore, d’une petite mission officieuse. On la disait surtout faite à l’insu de Cavour. La vérité était que Cavour la connaissait, et qu’on m’en avait chargé, d’accord avec le prince de La Tour-d’Auvergne, parce que j’étais honoré de la bienveillance des deux grands adversaires Cavour et Costa. D’autre part, le nom de ma grand-mère paternelle était bien connu à Rome. - Je fis le niais, et je dis : - « Le comte, quel comte ? Votre Éminence ? » - « Mais le comte de Cavour ! vous l’avez vu avant votre départ ? » - « Non, Éminence. » - Je mentais comme un ambassadeur. Mais j’espère que Dieu me pardonnera ce mensonge, quand il sera obligé d’excuser les mensonges diplomatiques du cardinal.
Alors le cardinal me couvrit de ce regard qui est une de ses caractéristiques. Sa prunelle s’agrandit, elle devient douce, caressante, voilée, disons mieux, câline ; et cependant le regard reste ironique, la prunelle cache un gros rire comme une petite pensionnaire le fait parfois à l’église. Cependant, les lèvres du cardinal ne font que sourire. Ses mains pressent parfois vos mains. Elles se mettent sur vos épaules, comme à moi. Mais ce doute rieur vous couvre et vous fait froid. Voilée par une excessive courtoisie italienne, cette ironie ne s’avoue pas elle-même. Vous n’avez pas le droit de lui dire : « Je te sens », car le cardinal protesterait à bon droit et verrait en vous un pointilleux mal élevé. La plupart des gens ne s’aperçoivent pas de ce regard d’une douceur circulaire, mais d’une ironie fixe, et, enchantés du cardinal, s’en vont se disant : « Quel homme charmant ! Comme il m’a reçu, comme il m’a compris ! » Mais, moi, je suis comme les chiens qui regardent toujours dans les yeux ceux qui leur parlent.
Le cardinal ne me fit pas même les questions que j’attendais. Il se contenta d’écrire à Turin. Ce fut le dernier détail de la tentative d’un connubio de Cavour avec la droite. Je raconte cela, non point pour me grossir mais pour donner à mes portraits italiens leur cachet de vérité. Le lecteur a sans doute oublié mon portrait du roi qui, là-bas, fut estimé très ressemblant. Le cardinal eut le tort de m’irriter vivement. J’avais, certes, à vingt ans, d’autres soucis que des soucis politiques. Enchanté, comme l’est un petit garçon habillé en général, de remplir une mission de forme grave, j’eusse désiré être reçu en audience particulière par le pape et faire bénir un chapelet pour ma mère, en disant que c’était pour elle ! Le cardinal ne comprit pas que je me moquais bien des projets de Cavour, quand je n’étais pas dans les alentours où cet homme inouï fascinait les hommes et même les événements ! Le cardinal m’empêcha d’avoir une audience particulière. Je vis le pape, moi, vingtième ! ! et même, femmes comprises ! ! Je conservai de ce une vraie colère. Mais à vingt ans, les colères passent comme les amours - moins vite, mais elles passent.
Pie IX, dont je ferai le portrait et que j’ai vu de près, a eu deux manières politiques : la manière Rossi - la manière Antonelli. Rossi5 fut l’homme de la passion moderne, avec le stoïcisme antique. Antonelli est l’homme du stoïcisme catholique avec la passion moderne. Le Pie de 1848 à qui la grande voix libérale de Balbo avait crié : « Courage, Saint-Père ! » avait montré l’homme moderne sous les habits du moyen âge de la papauté. Rossi avait été le ministre de cette grande aventure catholique qui ne se termina qu’à sa mort violente. Le cardinal Antonelli sortit de cette tombe. Lui, aussi avait eu ce qu’il appelait la mal’aria de 1848. Président de la Consulte, il avait dit solennellement au Saint-Père ces paroles absolument authentiques : « Que votre Sainteté fasse camminare d’accordo il progresso civile del secolo coi principii della catholica religione ; mirabile unione, etc. Nous n’avons jamais été ici plus libéraux ! Heureusement pour le cardinal les condamnations du Syllabus n’ont pas d’effet rétroactif. Quand la République française eut ramené d’exil Pie IX6, il trouva la maison saccagée. Les souvenirs religieux qui en sont comme le mobilier étaient brisés. - Alors Antonelli brûla solennellement le système de Rossi, non point avec colère, mais avec tristesse et en lui rendant des honneurs. Et on coucha avec lui, comme sur le bûcher funéraire d’un roi des Scythes, sa grande veuve - la Liberté.
Soudainement Cavour et Antonelli se détestèrent parce qu’ils se comprirent aussitôt. Cependant, tout d’abord, ils eurent l’air de se flairer, comme deux grands buffles de la campagne de Rome, avant le combat. Mais un jour, Cavour s’aperçut dans un scrutin qu’il lui manquait vingt voix de députés sur lesquelles il comptait. Et il dit : « C’est Antonelli ! » Il connaissait bien le cardinal. Le cardinal fut le seul homme d’Europe - Bismark n’était pas encore, - que Cavour jugea être de sa taille. En effet, une des notes du cardinal est sa façon d’attaquer ses adversaires chez eux. Quand il fut manifeste que Napoléon III ne pouvait ou ne voulait pas sauver le patrimoine de Saint-Pierre, le clergé français chanta moins haut le Domine salvum, etc. Quand le cardinal se sentait trop faible pour se défendre, il attaquait. Un jour Cavour mourut. « Pauvre comte Camille ! » fit le cardinal. Et il se crut le maître. Mais le roi naquit de Cavour.
Voici un trait qui caractérise le cardinal. Celui qui est le doyen des ministres du monde entier n’a pas eu de portraitiste. Je ne parle pas des caricatures violentes qui ont été faites. C’est qu’il a une figure insaisissable comme une grande figure aux lignes changeantes. Jadis ce masque brun et énergique, à la bouche large et aux lèvres sanguines produisait un singulier effet au-dessus de la robe rouge. C’était la silhouette robuste et mouvementée d’un homme passionné. Pourtant sa manière était douce, souple et calme. Aujourd’hui les traits se sont un peu effacés comme les lignes d’une photographie trop exposée à l’air. Le grand front s’est encore élargi en se dépouillant. Il y a là de l’apaisement et de la grandeur. Et pourtant le cardinal est plus habile que jamais. Vous voyez les antithèses ! Comment dessiner cela ? Est-ce Richelieu ? est-ce Mazarin ? c’est le cardinal Antonelli, un Richelieu fin comme Mazarin, et un Mazarin superbe comme Richelieu.
Les Italiens n’ont pas contre le cardinal la haine qu’on suppose. Ils savent qu’avant tout le cardinal est Italien. Il n’y a guère qu’en France où on croit à l’amour d’Antonelli pour la France. Il n’aime que l’église de Rome. Il est poli pour un roi ou un peuple si sa grande cause en a besoin, puis il les abandonne comme un vieux parapluie qui ne peut plus lui servir. Le cardinal a reçu dans son cabinet du Vatican tous les grands et toutes les grandes de la moitié du siècle. Les empereurs et les rois lui ont fait la première visite. Après avoir vu le pape, ils ont monté les vingt-quatre marches, qui mènent chez lui. Nonobstant ; le cardinal simule à ravir les admirations naïves, lui qui n’admire que Saint-Pierre de Rome ! Il questionne les visiteurs comme s’il avait encore quelque chose à apprendre. Mais, soyez-en certains, ce grand seigneur de haute allure dédaigne, plus qu’il ne le dit, l’homme ; comme il le dit, les peuples, et comme il ne le dit point, les rois. Cet homme d’une politesse excessive envers tous, n’est respectueux que d’une chose - la cause sainte qu’il sert ; et que d’un homme - le pape qu’il aime !
Nul n’a plus que lui le sens de l’esprit moderne, s’il n’en a pas le goût. Mais il a le goût vif des pierreries dont il fait collection. Nul n’a pu l’arrêter dans ses projets ; nul ne pourrait davantage l’empêcher de s’arrêter comme une femme devant une devanture de joaillier. Il aime la musique et les couleurs. Quand assis dans un salon d’ambassadeur, le cardinal causait jadis, il avait le tic d’étendre un peu son mollet dessiné par le bas rouge et de le regarder comme s’il l’admirait. En effet le cardinal avait une des plus belles jambes de l’Italie. Aujourd’hui, ce cœur magnifique lutte contre la fatigue de son œuvre mi-séculaire. Les trois quarts de ses cheveux sont tombés. Les cheveux tombent à moins. Le masque s’est allongé et a comme blêmi. Mais l’œil demeure noir comme celui de Pie IX ; tour à tour, selon les impressions de l’âme, d’un noir mat ou brillant. Sa prunelle a, dit-on, l’élasticité de celles qui regardent brusquement le soleil et la nuit. En effet il a vu tour à tour les apothéoses et les cataclysmes. Bref, ce serait là un grand homme, si deux grands hommes pouvaient demeurer dans la même maison - le Vatican !
Mais ce qui est bien à lui seul, ce fut le commencement de son œuvre. Il dut établir un système de politique absolue dans ce temps de politique relative où les hommes et les choses n’avaient pas encore pris leur vrai nom. Il pressentit l’orage comme un albatros. Fils d’une famille pauvre, il eut bien vite, avec sa belle taille souple, un grand air de patricien. Tous ces Romains ont tété le lait d’une même louve de grande race ! Il se plia devant les faits et les individus pour se relever mieux quand ils ont passé. Il va au but en zig zag, comme une parallèle de siège. Il ne se livre jamais, tout en simulant l’abandon. Il fait sans cesse des réserves et pose des jalons pour l’avenir. Il a sans cesse joué contre la série, mais sans augmenter son enjeu. Sa grande préoccupation est de rester toujours au jeu. L’éternité parie pour lui, dit-il. Bref, le cardinal a au suprême degré la qualité qui manque aux hommes d’État du XIXe siècle : il est patient. Presque tous ceux qui ont joué contre lui sont morts. Il aime à en faire la remarque. L’autre jour, quand il fut malade, il disait avec son air de douceur latine : « Cela m’étonnerait pourtant de mourir avant le prince de Bismark ! »
Il pardonne rarement et se souvient toujours des services et des injures. Il n’attaque pas tout d’abord de front. On sent ses coups avant d’en avoir entendu le bruit. Il a un côté divin dans son but ; il n’a que des côtés humains dans ses moyens. Alors que le pape semble une figure surnaturelle, le grand cardinal est des nôtres. Il a notre masque et il a nos veines. Il a des parfums dans son mouchoir. Il a des fleurs dans sa chambre. C’est l’homme de Térence. J’ajouterai même que sa nature a des côtés féminins, s’ils n’étaient précisément les côtés d’Italie, de cette Italie dont il est plus qu’aucun autre Italien. Il n’est pas prêtre. Cette face demi-profane lui conserve une individualité à côté de la personnalité quasi-céleste de Pie. C’est un honnête homme à côté d’un saint. Il a gardé de cette approche une senteur religieuse - comme un chandelier d’or que nous prêtons pour la Fête-Dieu et qui nous revient avec une odeur d’encens.
En définitive, le cardinal-diacre n’est pas aussi vaincu qu’on se plaît à le dire. Tant que le pape sera à Rome, la question du pouvoir temporel sera ouverte. Le roi semble être à Rome chez Pie IX comme un soldat qui a pris un billet de logement chez un curé. L’idée catholique n’a eu en Italie qu’un adversaire acharné, c’est Garibaldi, messie qui a manqué son entrée. La langue italienne semble toujours être la langue des cantiques. Les décors n’ont pas changé, puisque Saint-Pierre de Rome est toujours à l’horizon comme la chapelle de la papauté.
Si le roi Victor-Emmanuel meurt, Pie IX sera chassé de Rome. Il sait comment on s’en va de Rome et comment on y revient. Si le pape meurt, quoiqu’il ait l’attitude de l’immortalité - de même qu’on ne s’imagine pas debout le Moïse que Michel-Ange a fait assis, de même on ne comprend pas couchée cette statue si longtemps debout pendant la tempête, - le cardinal Antonelli peut succéder à Pie IX. Sa quasi-laïcité ne s’oppose pas à cette élection. Il peut recevoir la prêtrise en même temps que la papauté ; le cardinal n’est pas même un papabile (candidat à la papauté), mais Pie IX n’était pas un papabile ! Or Dieu et les hommes ont fait dans ce siècle des choses encore plus étranges que celle-là. Les sept huitièmes des cardinaux doivent leur titre à l’amitié du grand cardinal. Il conserverait vivant la grande tradition de Pie. Sa personnalité exclusivement italienne n’éveillerait pas la jalousie des grandes puissances rivales. Cette élection peut à coup sûr être la résultante de tant d’énormes influences diverses. Humble pharisien, assis à la porte du temple, je me contente d’indiquer du doigt à la rue ce qui se fera peut-être à l’autel. L’ancien et vénéré papabile, le petit cardinal Bonaparte, a perdu la calotte blanche de pape sur les champs de bataille de 1870. Je défie de promettre la tiare à un papabile parmi les quatre qu’on connaît. L’imprévu est peut-être le plus sérieux papabile. Le cardinal Antonelli, devenu pape, se souviendrait peut-être du mal qu’il m’a fait en m’empêchant de faire bénir, en audience particulière, par le Saint-Père, un chapelet pour ma mère - j’ose espérer qu’il m’en bénirait un... mais maintenant, hélas ! pour qui ? Ignotus.7
Collignon s’appitoyait sur le sort de Pietro et me conseillait de bien réfléchir et de lui dire oui ou non au lieu de traîner et de tourmenter. - Si je le renvoie, m’en donnerez-vous un autre ? - Non, dit ma tante, mais tant que vous aurez celui-là vous n’aurez pas d’autre. Elle a peut être raison, et je réfléchissais déjà au discours du renvoi, quand l’article du Figaro est venu renverser toutes ces réflexions.
Lisez-le et vous comprendrez tout. Quant à moi, à fur et à mesure que je lisais, je sentais de plus en plus l’amour pour Pietro. Nièce du pape !8 Et de quel pape ! Et Collignon qui me conseille de me décider vite. - On ne peut s’asseoir sur deux tabourets, dit-elle, on tombe au milieu.
— Mademoiselle, répondis-je, on s’asseye sur un tabouret et on met ses pieds sur l’autre.
Pourquoi rompre ! Nièce du pape ! Oh ! pourvu que ce satané garçon ne m’oublie pas ! Il m’écrit, il dit qu’il m’aime. Il est malheureux... Bon, voilà que je n’ose plus dire de peur qu’on ne prenne pour un vil (vil ?) intérêt mes paroles. Pensez ce que vous voulez ! Je disais donc... oui, je ne puis lui écrire... et pourtant, n’aura-t-il pas le droit de me reprocher un jour qu’au moment où du fond de son abattement il a appelé a moi, je n 'ai pas répondu à son appel ? J’agis à la légère parce que je ne crois pas à un vrai amour chez cet homme.
— S’il ne vous aimait pas, dit ce matin Collignon, il ne vous écrirait pas des lettres comme ça, il vous écrirait des lettres de huit pages avec toutes sortes de fioritures. Elle a peut être raison. Il m’aime donc ! Ah ! Seigneur, quelle joie, à part tous les cardinaux et tous les papes de la terre.
Si le signor -zio9 devient pape, cela vaudra la peine de lutter, de se tourmenter. Quel bête de garçon ! Il laisse l’abominable Paolo s’accaparer les bonnes grâces du cardinal en dînant chaque dimanche chez lui. Avant tout, une réconciliation avec le cardinal ! Demain je me photographie en... vous verrez cela demain.
0 Pietro, ô pauvre aveugle ! Dieu, je suis tout en fièvre ! Faites que Pierre continue de m’aimer et que Jacques devienne pape !10 Alors, alors je n’aurai plus rien à désirer. Nièce du pape... oh ! je saurai me faire aimer, mes flatteries impertinentes ne sont pas celles de tout le monde, les plus blasés les goûteraient.
Ah ! nièce du Pape ! Pensez-donc, être quelque chose... de très grand, sans doute, oh ! oui, me mêler de politique, d’intrigues, de tout, être auprès d’un roi, d’un grand homme, sans doute d’un grand homme ! Oh ! c’est le rêve de ma vie, vous le savez bien d’ailleurs. Et pas le moindre sacrifice, car enfin... Pietro, Pietro est un charmant garçon. Pourvu qu’il m’aime. La lettre est datée du 23 juin, c’est le 27, cinq jours d’attente, de souffrance, peut-être, d’ennui, de misère. Ce que je veux, ne pourra être prêt que samedi, il attendra... pauvre Pietro*.
Poznámky
Pax vobis: Latin, "Peace be with you" — the papal blessing. A photograph or print of Pius IX bearing this inscription.↩
Cardinal-deacon: one of the orders of the College of Cardinals. Cardinal Giacomo Antonelli held this rank throughout his career, having never been ordained a priest.↩
The statue of Agrippina (the Elder or Younger) on the Capitoline Hill in Rome, depicted in a classical flowing toga. Marie admired this piece and modelled her dress on it.↩
Le Figaro, no. 178, Monday 26 June 1876, p. 1 — read the issue on Gallica (BnF). The article, signed Ignotus, runs over the first three columns of the front page.↩
Pellegrino Rossi (1787–1848), Pius IX's liberal chief minister, was stabbed to death in Rome on 15 November 1848; the revolt that followed drove the Pope into exile at Gaeta until French troops restored papal rule. Cesare Balbo (1789–1853) was a Piedmontese liberal statesman and writer (Wikipedia).↩
Corrected from Le Figaro (26 June 1876, p. 1, col. 2); the printed edition (Mon Journal t. 8) reads «Quant la République française eut ramené d'exil Pie IX».↩
Ignotus: pen name of the Figaro journalist Félix Platel (born 1832), known for his portraits of public figures (Paris Zigzag, pariszigzag.fr/insolite/felix-platel-ignotus).↩
Pietro Antonelli was the nephew of Cardinal Giacomo Antonelli, Secretary of State to Pius IX.↩