❦
Mardi 30 mai 1876
Il n’est pas encore midi et j’ai déjà une conférence avec le marbrier qui a visité mon cabinet de bains et qui travaille déjà à une coquille des plus... allégoriques mais je décrirai le tout ensemble. Je serai contente quand je serai débarrassée de mon bain en fer-blanc.
Mais ce n’est pas pour dire cela que j’écris, c’est pour dire mon rêve : je recevais une lettre de Rome si longue, si longue que les feuilles étaient cousues ensemble en deux cahiers.
Il va sans dire que le rêve ne s’est pas réalisé.
Je suis arrivée au soir et je ne trouve pas un mot à dire.
On m’a forcée de faire un tour de promenade à pied, me menaçant d’une maladie comme à Spa, qui peut bien résulter de cet état d’inaction. En effet je ne bouge plus, si ce n’est pour aller deux fois au pavillon pour déjeuner et dîner. Je parle si doucement et j’ai l’air si glacé que maman m’a demandé pourquoi je suis si froide.
— Comment, Madame ?
— Mais tu as l’air de sortir d’un bain froid.
Sans doute il n’est pas à Rome, car un pareil oubli, un tel manque de politesse même envers une femme indifférente est impossible. Ce serait de la grossièreté tout simplement.
J’avais bien dit que tout serait fini après les informations. Je m’attendais à tout mais pas à cela. Je savais que notre fausse position me tourmentait mais je n’ai jamais pensé qu’elle pût me nuire en cela. En vérité Dieu est impitoyable. Je pensais que j’avais déjà tant souffert et voilà que je découvre un malheur nouveau ! Écoutez, je pleurais notre position et je me consolais par des coquetteries et par l’idée de me marier. C’était là la principale consolation, le moyen infaillible. Je me lamentais, puis je me disais que peu importait puisque c’était un mariage qu’il me fallait, que ce serait la fin des épreuves (de celles que j’éprouve à présent) et que cela devait arriver de quelque manière que nous vécussions. Ce qui faisait que tout en souffrant horriblement je ne désespérais pas. C’est là que mon mauvais génie m’attendait. Si, en sachant pour sûr que ce n’était qu’affaire de patience, que la fin serait la même, n’importe le chemin, si, en sachant cela, j’ai dit, en fait de plaintes, tout ce que j’ai dit jusqu’à présent, pensez donc ce que je dois dire à présent ! Aussi je ne me plains plus.
Ainsi, rien pour moi. Rien. Vivre comme une misérable et ne rien entrevoir au bout de cette misère. Je ne comprenais pas que personne ne voudrait de moi pour femme. On m’étourdissait par des succès, on me laissait rire et plaisanter, entendre parler d’amour, penser que tout cela était à moi, mais c’était pour mieux me montrer que je suis folle. Oui, on me fait la cour, je suis jolie, mais on ne m’épouse pas.
Je pensais si bien tout à l’heure et je ne me souviens plus de rien ! Oh ! j’ai été patiente tout en m’impatientant sur papier, j’ai cru en Dieu, j’ai espéré ; oh ! jamais je ne me suis sentie si désespérée car jamais je n’ai si bien compris mon désespoir.
D’abord je me suis dit que l’histoire avec Antonelli n’était qu’une peine de tête, pas de cœur, sans être pour cela plus agréable, au contraire. Ainsi, me suis-je dit, passons, mais alors toute la vérité s’est fait comprendre clairement, je suis restée quelques instants immobile, le temps de me comprendre, et je me mis à pleurer, oh !, bien amèrement. Comme on pleure quand on ne voit plus rien devant soi, quand on est condamné à la mort et qu’on tient à vivre. J’avais écrit quelques mots et je dus m’arrêter et aller porter ma misère sur un fauteuil voisin. Je n’avais pas de souffle dans la poitrine, je respirais de toutes mes forces et l’air n’entrait pas dans mes poumons, je voulus courir chez mes mères et leur crier tout ce qui m’étouffait de honte. Mais à quoi bon, me demandai-je, qu’y peuvent-elles ? Elles ne me diront rien et quand je serai partie se consulteront et décideront avec Walitsky ou que je suis amoureuse ou que je suis malade et qu’il me faut donner du phosphate de fer ! Je ne suis pas irritée mais brisée, mes jambes me font mal comme si j’avais marché toute la journée, j’écris avec peine mais il le faut. Continuons.
Je me contins pendant quelque temps mais, perdant courage, patience, respiration, je m’enfonçai les ongles dans la poitrine comme pour y faire des trous pour que l’air y pénétrât, et je me mis à crier, puis à rire, puis effrayée je me tus et pleurai de nouveau.
Oh ! quelle honte !
J’étais gaie, je riais des hommes, je les prenais comme une distraction à mon tourment et je ne voyais pas que c’était une honte, qu’ils me regardaient comme une fille jolie et amusante, je ne comprenais pas que j’étais pire qu’une...
Combien Yssayevitch avait raison de dire qu’en Russie nous occuperions toujours la position qui est la nôtre, parce qu’on nous connaît, - « tandis qu’à l’étranger vous ne serez jamais que des nouveaux venus, des étrangers, des inconnus... » Oui, il avait raison en Russie on pourrait vivre comme vivent tous les [mot raye] nobles à Kharkov ou à Poltava. Là on est chez soi, on est connu, on est l’égal des autres, on a sa place dans la société.
Mais je ne sais plus ce que je dis. Ce n’est pas cela que j’ai voulu dire. Oh ! quelle honte, mon Dieu ! Et moi qui ne comprenais rien, moi qui cherchais, désirais à connaître des hommes... Je ne soupçonnais même pas comment on me regardait ! Non ! Je ne m’explique pas ! Je ne le pourrais !
Ah ! Dieu !