Vendredi, 26 mai 1876

Je suis sortie ce matin et j’ai mis ma lettre ou plutôt ma fleur à la poste.
— Antonelli n’est qu’un... je supprime le mot qu’a dit ma tante, elle aime ces mots-là. Car, continua-t-elle il n’est qu’un enfant.
— Oh ! ça c’est vrai, dit maman, ils obtiennent tout de lui. Ils le font jeûner pendant trois jours, ne lui donnent pas le sou et lui dictent la loi.
Bon ! Voilà quelque chose pour me faire rager, sans le vouloir, je sais.
Ces paroles, parfaitement vraies, me démontrent clairement que je me suis salie pour rien. Car enfin je me suis salie. Sans amour et sans intérêt ! C’est vexant. Nulle personne au monde n’est plus sensitive que moi. Depuis que ma figure et mes lèvres sont souillées je me sens sale comme après vingt-quatre heures de voyage en chemin de fer.
Antonelli aura le droit de dire que je l’aimais et que j’ai été bien malheureuse de ce mariage manqué. Un mariage manqué est toujours une tache sur la jeune fille. Tout le monde dira que nous nous aimions mais que les parents du jeune homme n’ont pas voulu de moi, personne ne dira que le refus vient de moi. Nous ne sommes ni assez aimés ni assez grands pour cela.
D’ailleurs les apparences donneront raison à ceux qui le diront.
Cela m’enrage.
Quel intérêt de lui dire que je l’aime, d’agir tout comme si c’était la vérité ? Sans ces quelques paroles de Visconti je n’aurais jamais été si loin. Excuses !
Ah ! jeune fille, vous êtes bien jeune encore !
Au fait, j’avais besoin pour calmer mon amour-propre, d’entendre toutes ces offres de mariage ; eh bien, une fois là je me suis dit la même chose que pour le pied. Cela fait plaisir et ça ne coûte rien ! Je l’ai fait à la légère, je ne pensais à rien de sérieux.
Remarquez que je n’ai dit rien de positif, j’ai laissé parler et je répondais vaguement mais, comme je me laissais prendre la taille et baiser les mains, le jeune présomptueux n’a pas remarqué le ton et tout heureux et tout surexcité n’entra en défiance de rien.
Je savais bien qu’il était sérieux mais je ne m’attendais pas, tout en m’y attendant, que sa famille et tous ces gens-là fassent tant de tapage, je ne m’y attendais pas parce que je ne parlais pas sérieusement.
D’ailleurs quel est mon système ? Traîner aussi longtemps que possible. Ainsi fais-je et c’est très prudent. Dans ma position il ne faut ni refuser ni chasser brusquement les gens que je puis supporter, on ne sait pas ce qui peut arriver et il est bon de se ménager des en-cas.
Voilà qui est mesquin et vil ! Mais j’y suis forcée. Croyez-vous que si j’étais fille d’une grande famille et sûre de toujours trouver en dehors de ma figure, croyez-vous que je me fusse abaissée jusqu’à de pareilles combinaisons ? Vous savez bien que non.
Car enfin je n’ai que ma peau. Croyez-vous que ces hommes qui me recherchent, le font par orgueil ou par intérêt ? Non, n’est-ce pas. Tous ceux que nous connaissons nous ne les connaissons que grâce à moi, comme figure. Croyez-vous qu’on cherche notre maison pour l’honneur, pour la mode ? Non, on la cherche parce que je plais, c’est clair et il n’y a pas de quoi se vanter.
C’est flatteur pour la femme, on pourrait être fière de triompher, de cette façon au moins, des circonstances, d’être par soi-même.
Aussi cela me flatte, mais d’un autre côté il y a tant d’amertumes qu’il y a compensation.
Tous ces hommes que je connais et qui viennent presque chaque soir et qui restent près la voiture au Pincio, ne le font pas par devoir comme quelquefois on est obligé envers des personnes de la société. Ils le font parce que je les attire, ils me connaissent, non pas comme d’autres femmes qu’ils rencontrent dans le monde avec lesquelles ils sont en contact perpétuel, mais parce qu’ils m’ont remarquée, parce qu’ils ont désiré, cherché de me connaître.
Antonelli m’a fait du tort, le pauvre Plowden s’est retiré, ce malheureux est toujours délogé par quelqu’un.
C’était mal de tromper Antonelli, car je le trompais. Oui et non, cela dépend, s’il est riche j’ai été sincère, s’il est pauvre j’ai menti. Voilà des idées déplorables mais nécessaires.
Le portrait de Collignon avance, elle a posé quatre fois, en tout six à sept heures peut-être. C’est ma seule occupation ici, avec les livres. Je ne suis pas sortie une fois depuis mon arrivée ici, excepté ce matin mais seulement à cent cinquante pas de la maison jusqu’à la première boîte aux lettres.
A propos de la lettre, il la recevra demain ou après-demain, dimanche. Mardi je dois en recevoir une de lui si rien n’est changé.. Voilà quelque chose qui me justifie. Comment donner mon cœur à qui ne me donne pas le sien ! Comment s’engager sérieusement vis-à-vis d’un homme dont on ne peut être sûre ! Un homme auquel il suffit de trois jours pour oublier et changer ! Qui n’est maître ni de ses actions ni même de ses pensées ! L’aimer sérieusement et puis hurler d’amour et d’humiliation, être ridicule comme ces vieilles filles qui pleurent toujours un fiancé quelconque ! Ce serait vraiment indigne de moi, de toute femme jeune et belle.
Pourquoi ai-je pensé que cette fois il en serait autrement que lorsque je suis partie la première fois ? Alors il n’a ni écrit, ni pensé à moi. Je suis revenue, il m’a fait la plus grossière insulte du monde, que j’ai pardonnée. Et c’est après cela que j’ai acquis une si grande confiance ? C’est bizarre, c’est absurde !
Si je comprends si bien tout cela, pourquoi fais-je des bêtises ? Toujours par les mêmes raisons. D’abord parce que cela fait plaisir et ensuite pour traîner.
Je me demande comment il s’est fait que je n’ai pas été plus fâchée que ça. Cela mérite qu’on y songe. Si j’avais été vraiment furieuse aucun intérêt et aucune combinaison au monde ne m’eussent forcée à sourire et à pardonner. Je crois que c’est simplement par faiblesse, par manque d’assurance, par crainte de perdre un adorateur.
Je ne suis pas satisfaite de cet amour. Il dit qu’il aime et il se passe de moi et il ne devient même pas triste quand je ne suis pas là, et il ne se désespère pas quand... Ah ! ça, je ne sais pas, je ne l’ai jamais refusé et chassé.
Pourquoi serait-il désespéré quand il a tout ce qu’il désire.
J’avais l’intention de faire une expérience mais je n’eus pas le temps. En trois jours on ne peut rien, surtout lorsqu’on craint de risquer. Je suis de ces gens qui aiment mieux demeurer dans le doute que d’apprendre une chose qui leur ferait de la peine.
Ainsi j’aime mieux garder, n’importe comment ou même en apparence, Antonelli, que de faire quelque chose qui le force à se dessiner et me montre une vilaine vérité. Cela pourrait, il est vrai, me rendre bien heureuse en admettant qu’il résiste à l’épreuve et fasse la preuve de tout ce qu’il y a de tendre, de constant et d’obstiné en fait de sentiments, mais aussi cela pourrait me le montrer indifférent et faible. Je suis faible moi-même quelquefois, la preuve est ce que je viens de dire. A une triste vérité je préfère un doute passable.
C’est mal, et je me promets bien d’agir autrement à la première occasion. Et si au lieu d’insister, de se désespérer, il se retire tout tranquillement, soit par indifférence, soit par amour-propre ? ! Il faut vous dire que l’homme est un sac tout rempli d’amour-propre et recouvert de vanité.
Une chose me console un peu, avant la grande explication, il m’a souvent répété qu’il souffrait beaucoup, que je le rendais très malheureux, par mes coquetteries et mon cœur de glace. Cela me console, mais ne me suffit pas ; pour atténuer toutes mes plaintes, ici, je voudrais produire ses plaintes à lui, et ses tourments qui me paraissent bien peu de chose car ce n’est pas moi qui les ai éprouvés.
On prétend que la femme blonde est la femme poétique. Et moi je dis que la femme blonde est la femme matérielle par excellence. Voyez ces cheveux dorés, ces lèvres de sang, ces yeux gris foncé, ce corps rosé, que Titien peint si bien, et dites-moi les pensées qui vous viennent à l’esprit. D’ailleurs nous avons Vénus chez les païens, Madeleine chez les chrétiens, toutes les deux blondes.
Tandis que la femme brune, qui au fait est un non-sens comme un homme blond, la femme brune, dis-je, tout en ayant des yeux de velours et des joues d’ivoire, peut rester pure, divine.
Il y a au palais Borghese à Rome un beau tableau de Titien, nommé « l’amour pur et l’amour impur. »
L’amour pur est une belle femme aux joues roses et aux cheveux noirs, regardant avec une tendresse infinie son enfant qu’elle baigne dans un bassin.
L’amour impur est une femme blonde, rousse peut-être, appuyée à je ne sais plus quoi, et avec ses bras croisés au-dessus de sa tête.
D’ailleurs la femme normale est blonde, comme l’homme normal est brun. Les variétés et les phénomènes contraires sont quelquefois admirables mais ce sont des non-sens. C’est peut-être même pour cela que souvent il y en a qui surpassent les femmes et les hommes naturels.
Quant à moi je trouve un charme bizarre et énervant dans un homme roux. Un homme roux a toujours l’air féroce ou cruel. Un homme roux doit être haut de couleurs et surtout il doit avoir les cils et les sourcils foncés. En outre et avant tout il doit être beau, voilà le principal.
Jamais je ne verrai rien de semblable au duc de Hamilton. Il est grand, fort, il a les cheveux d’un rouge agréablement doré, une moustache pareille, des petits yeux gris perçants, une lèvre copiée sur celle de l’Apollon du Belvédère, une lèvre potelée, fine, dédaigneuse. Un nez vraiment aquilin, car il est légèrement recourbé comme un bec d’aigle tout en conservant une forme gracieuse et classique. Et dans toute sa personne il a un air si grand, majestueux, hautain, insolent même, insoucieux de tous les autres comme d’autant de chiens, superbe jusqu’à la divinité, et en même temps léger et si empreint d’une simplicité toute naturelle et charmante, que l’on reste étourdi devant tant de beauté insolente et d’impertinence hautaine.
Je le vois peut-être avec des yeux d’amoureuse, bah ! je ne crois pas ; pourquoi donc en aurais-je été amoureuse s’il n’avait pas eu tous ces airs que j’ai voulu décrire ? Ce n’est pas l’amour qui me le fait paraître tel, mais c’est bien parce qu’il est tel que l’amour existe.
Comment aimer un homme brun, maigre, très jeune, ayant de beaux yeux, une démarche encore timide et pas de genre du tout, après avoir vu un homme comme le duc, même à la distance de trois ans et songez que trois ans, de quatorze à dix-sept, c’est trois siècles.
Aussi je n’aime personne que le duc. Celui-là n’en sera pas fier attendu qu’il n’en sait rien et que peu lui importe. Souvent je me compose des contes pour dormir et je me représente en... rapports amoureux avec tous les hommes connus et inconnus, eh bien à aucun d’eux, pas même à un empereur je ne dis : je vous aime, avec conviction, il y en a auxquels je ne puis pas du tout le dire. Bon ! arrêtez là. Je l’ai dit en réalité. Bon Dieu oui, mais je le pensais si peu que cela ne vaut pas la peine d’en parler.
Je reprends donc, je ne puis le dire à aucun, sauf Hamilton.
Devant lui je me prosterne, d’ailleurs, je l’ai dit, je trouve une singulière grandeur dans cette humilité volontaire.
Enfin, pour expliquer et finir tout en un mot : c’est lui seul que j’aime. Avec les autres ce n’est que l’ennui, le désœuvrement ou l’espoir de me marier avantageusement.
Aussi, chose étrange, je me sens coupable et toute honteuse devant ce fantôme d’avoir flétri mes lèvres, d’avoir permis qu’on me touchât la taille.
Je l’aime, je l’aime, je l’aime comme moi seule sait aimer. Ne riez pas ! Vous ne pouvez pas juger. Si jamais mon rêve s’accomplit, vous demanderez au duc de Hamilton et il vous dira.
Je l’aime tant que cet amour surnaturel et insensé m’étouffe et, si Antonelli vient, va nécessairement aller se répandre sur lui.
Heureux Antonelli !
C’est que, voyez-vous, la variété rousse n’appartient ni à la catégorie blonde ni à la catégorie brune. C’est une variété à part comme la verdure rouge, les roses noires, les diamants roses. La blonde est selon moi comme la rousse, tant qu’elle n’est pas de ce blond clair, cendré pâle, fade.
Note des éditeurs
[annotation]
dans la margeAnnotation de Marie
Tout en écrivant je me montais la tête avec mes propres phrases et je finissais par croire que c’est vrai.
Quant aux blondes et blonds comme ceux que je viens de décrire, pâles, fades, sales, ils sont dégoûtants tant au féminin qu’au masculin.
Mais surtout ne confondez pas roux avec rouge. Il n’y a rien de plus dégoûtant que les gens rouges, ils sont grossiers, sots, rusés, tricheurs et laids. Tandis que roux veut dire un million de charmes dont, le châtain, le blond comme moi, et même un peu plus clair, sont des subdivisions. Mais il est bien entendu que la couleur blonde-rousse dorée est la plus belle. J’ai dans mes cheveux du blond et du doré mais assez peu de roux, aussi, ils seraient parfaits.

Poznámky

Sensitive: Marie uses the English-influenced Gallicism sensitive (meaning impressionable, susceptible to sensation); kept as "sensitive" in English since it is her own word. ↩
Mariage manqué: a failed or broken engagement — a serious social stigma for a young woman in 19th-century France, as it implied she had been "tried and found wanting" by a family. ↩
Titian's Sacred and Profane Love (c. 1514). In 1876 the Borghese pictures still hung in the family's palace in the Campo Marzio; they moved to the Villa Borghese, today's Galleria Borghese, in 1891. Marie is writing from memory. In the painting two fair-haired women, one richly dressed and one nude, sit at either end of a carved stone fountain while a small winged boy reaches into its water; there is no mother bathing her child. ↩