Samedi, 13 mai 1876

J’ai montré à ma tante le Colisée, les ruines environnantes et l’église di San Giovanni in Laterano. Ensuite je suis allée chez Rubini et je lui ai commandé une paire de souliers rouge et or, parce que l’adroit flatteur a ouvert la bouche et les yeux en voyant mon pied.
Peu de monde à la Borghese, quant au Pincio nous y voyons Plowden tout étonné que je présente à ma tante et qui viendra ce soir. Et voilà Antonelli en fiacre avec Larderel, tous les deux en paletot clair.
Est-ce qu’il pense vraiment à le présenter ? Et très sérieusement même car, le laissant, il vient à nous et comme je lui disais que c’était mal de se promener avec Larderel.
— Je vais vous l’amener, dit-il.
— Je veux bien si vous pensez qu’il est convenable.
— Ah ! écoutez, je vous ai dit le premier.... que enfin, tout ce que j’ai dit et vous m’avez répondu : Mais non, je l’aime beaucoup. Il est ravissant et ça ne fait rien.
— J’ai dit ça !
— Oui, vous avez dit ça.
— Jamais !
— Ah ! par exemple.
Il n’y a personne comme moi pour agacer, j’ai commencé par lui dire qu’il se conduisait mal, qu’il avait perdu la moitié de sa réputation et qu’après trois ou quatre promenades avec Larderel, l’autre moitié serait perdue également. Qu’il se grisait au cabaret avec le susdit Larderel et qu’il faisait bien d’aller avec un homme si semblable à lui de caractère et de conduite.
Le Moine* écoutait et me regardait comme pour demander où je voulais en venir. Mais je continuai à entasser extravagance sur folie de sorte que je m’étonne à présent où j’en ai trouvé une telle quantité.
Deux ou trois fois il fit quelques pas pour aller chercher Larderel qui était là tout près, je le retins chaque fois ainsi que ma tante, et je disais que je balançais horriblement, ce qui était vrai.
— Écoutez, dis-je, présentez-moi mon cher Larderel, seulement si vous garantissez qu’il ne me parlera jamais quand il y aura quelqu’un.
— Mais comment voulez-vous que je garantisse cela ! Je vous ai dit que Larderel n’allait pas dans le monde, qu’il était chassé de tous les clubs...
— Vous voyez bien !
— Mais c’est un garçon très gentil.
— Votre compagnon !
Pendant que duraient ces débats et d’autres, le héros se promenait, allait et venait.
— Belmonte m’a proposé hier de me vendre ses chevaux.
— Chevaux ?
— Chevaux, oui, mais je n’ai pas voulu.
— Pourquoi ?
— Parce que je n’ai pas d’argent.
— Comme c’est malheureux !
— Avez-vous une montre ?
— Non, répondit en riant le moine, mes amis ont mes montres.
— Torlonia ?
— Oui.
— Celle que vous lui avez donnée en échange d’une selle ?
— Juste.
— Quelle heure est-il ?
— Je vais regarder le soleil.
— Non, allez-voir à l’horloge du Pincio.
— C’est trop loin pour marcher.
— En ce cas, montez en voiture.
Il ouvrit la portière en faisant un salut.
— Attendez, dis-je en l’arrêtant, dites-moi d’abord si vous êtes un homme convenable ?
— Oh ! Oh ! fit ma tante.
— Oui madame, je tiens à le savoir.
— Montez, montez, dit-elle.
Et nous voilà partis à faire trente-six tours au Pincio pour voir à chaque tour Larderel tout seul en fiacre au milieu de la place déserte et par un coucher de soleil magnifique.
Cent fois je fais recommencer le récit, comment Larderel a demandé d’être présenté, car il a demandé, et lorsqu’il est au bout je demande : Quoi ? ou Qui ? De façon à m’exaspérer moi-même.
dans la margeAnnotation de Marie
[annotation]
Souvenez-vous du tableau, il explique bien des choses peut-être.
A sept heures nous allons chez Spillmann dans l’espoir de rencontrer Larderel car je suis très fâchée de ce qui est arrivé, et Antonelli m’apporte des roses. Potechine et Antonelli ont passé la soirée chez nous, presque tout le temps les conversations étaient divisées, ma tante et Potechine, moi et Antonelli. Le résultat de cela est tel que je n’ai pas dit bonsoir à ma tante lorsque ces deux messieurs furent partis et que me voilà enfermée, ou plutôt j’ai enfermé ma tante chez elle, me réservant la chambre et le salon pour rager.
A peine seule je m’assis sur le canapé en fermant les yeux et me mis à me demander ce que j’écrirai ici, car je ne sais rien de ce qui fut dit, car on a rien dit, ou plutôt on a trop dit. Ma manière, mon savoir, ma dissimulation ! Foin de pareilles bêtises ! Je ne suis qu’une enfant, une enfant de six ans. Je ne sais rien et je me conduis simplement, je ne déguise ni mes sentiments ni ma pensée et je n’ai la force de rien supporter avec dignité car j’ai pleuré et, tout en écrivant, j’entends le bruit que font mes larmes en tombant sur le papier, de grosses larmes qui coulent sans difficulté et sans grimaces de la part de ma figure. Je m’étais couchée sur le dos pour les faire rentrer en dedans mais ça n’a pas réussi.
Au lieu de dire ce qui me fait pleurer, je raconte comment je pleure. Et comment puis-je dire pourquoi ? Je ne me rends compte de rien, comment, me disais-je la tête renversée sur le canapé, comment, c’est ainsi ! Il n’y a donc rien eu, ou tout ce qu’il y a eu n’a été qu’une plaisanterie, une insulte ! Et ce que j’ai dit moi-même l’autre soir, il l’a donc oublié ? oublié ! ! ! Sans doute puisqu’il a mené une conversation indifférente entremêlée de mots prononcés si bas que je n’ai pu les entendre et enfin il a encore répété qu’il ne m’aimait que de près et que j’étais de glace et qu’il ira en Amérique, et qu’il espère que je ne [en travers de la page] « O que je suis agaçante ! 1881. » reviendrai plus à Rome car lorsqu’il me voit il m’aime tandis qu’au loin il oublie. Je l’ai prié très sèchement de ne plus parler de cela. Ah ! je ne peux pas écrire ! Vous voyez vous-même ce que je dois sentir et combien je suis insultée !
Je voulais cesser d’écrire ici car je ne peux pas écrire et pourtant quelque chose me l’ordonne, tant que je n’ai pas tout raconté quelque chose me tourmente, mais que ce quelque chose ait pitié de moi, j’ai froid, j’ai chaud, je frissonne, je pleure, je veux parler de ma fierté, d’insultes, de bêtises, et je m’arrête à chaque mot.
D’abord j’ai beaucoup ri et fait rire Potechine et ma tante par des discussions comiques avec Antonelli, puis est venu cet espèce de tête-à-tête, pendant lequel j’ai pu m’assurer, au fait non, je ne me suis assurée de rien, sinon de ce que cet homme, volontairement ou par hasard, me tourmente.
Pas un mot clair ! Toujours des phrases fuyantes sur des sujets indifférents, des regards insultants par leur ardeur même, des tentatives de presser la main, de toucher le pied, comme à une première venue, comme à une, à une... je ne sais qui !
Voilà, voilà ! Si j’allais dans le monde comme les autres on aurait du respect pour moi ! Dieu, Dieu, Dieu !
Et il va comme aujourd’hui à des dîners d’amis où il raconte toutes sortes d’horreurs, et Rome en parle, la Rome cancanière, veux-je dire, et voilà une tache sur ma misérable réputation ! Plusieurs fois déjà l’envie m’est venue de me tuer. Que voulez-vous que je reste à faire dans ce monde quand tout me fuit et m’insulte ? !
Quelle conduite tenir ? le chasser ou s’expliquer ? Mais s’expliquer sur quoi, comment, que dire quand au moindre mot de ma part il se met à parler de mon caractère ou de la cravate de Torlonia !
Je n’ai jamais été aussi misérable. Car avant ce n’était que l’imagination comme avec Emile*, mais ici je suis bien véritablement humiliée.
Au nom du ciel relisez mes derniers jours à Rome et voyez la figure que fait à présent Antonelli. Je.., je je ne sais pas ce que je veux faire ! Je veux lui parler et je crains de faire quelque nouvelle folie, car mes paroles droites et franches n’ont pas de prise sur cet esprit rusé, fuyant, impossible à être démêlé !
Je crève à m’ordonner le calme, et la poitrine oppressée, toute en larmes, la tête en feu, je ne me trouve pas de place dans ces deux chambres, et je pleure comme une enfant, oh ! non, mais comme une femme offensée dans son orgueil !
Alors je suis une fille de la rue ! A ce compte-là chacun a le droit de venir me cracher au visage !
O l’adroite manière ! Il vient me dire à présent que je suis de glace et qu’il veut me fuir pour m’oublier. Que puis-je répondre après ce que j’ai dit alors ! Et n’y-a-t-il pas de quoi devenir folle de rage et de honte ? ! !
Pourquoi est-ce lui et non pas moi qui tourmente ? Qu’est-ce que cela veut dire ? Quelle est la pensée de cet homme ? Pourquoi vient-il ? Que veut-il ?
Je crois qu’il m’a demandé si je l’aimais, ce soir. Je n’ai ni entendu, ni compris.
Après mon oui et mon baiser, il se dérobe !
Je m’étais trompée et ce journal ne peut servir d’instruction à personne, car quoi qu’on dise et quoi que je dise il n’y a pas une autre créature aussi faible et aussi tourmentable.
Tenez, voilà que je me sens mieux. Demain les courses, demain Antonelli est invité par ma tante à midi. Demain je serai avec lui comme il est avec moi, si j’en ai la force. Dieu me donnera cette force, je l’en prierai cette nuit ou ce matin car il est près de trois heures.
Bon, me voilà calme ou plutôt capable de raisonner et d’écrire. Quelle affreuse habitude, je ne peux plus m’en défaire...
Antonelli a des yeux splendides.
Assez ! je prends et je pose ma plume cent fois par minute, cela peut durer toute la nuit. Assez. Allons prier Dieu et dormir, j’ai le bonheur de pouvoir dormir.
Antonelli a dîné aujourd’hui avec Saint-Joseph, de Rosa, le baron Foglia, Torlonia et Massa. Massa est ce gentil Italien auquel je trouvais des yeux hamiltons lorsqu’il allait chez Rumpelmayer quand j’y allais aussi avec mes Grâces. Il a dit m’avoir vue toute petite à Nice.
Plus je tâche, moins je comprends Antonelli. Il n’est pas fuyant seulement dans son amour, mais dans tout. Jamais on n’obtient de lui un mot simple comme des autres.
Demandez-lui la chose la plus ordinaire et il ne vous répondra pas et vous agacera pour rien pendant une heure.
Je suis vraiment bien folle de me tourmenter. Oui, dans le présent. Mais le passé ? Puis-je oublier ? Puis-je le passer sous silence et puis-je me forcer à trouver que c’est très naturel et très bien ! Aussi c’est ma faute. Et pourquoi est-ce ma faute, bon Dieu ?
Pouvais-je prévoir qu’on soit si audacieux et si infâme !
dans la marge
[en travers de la page] Par des coups de poing ?
Regardez toujours les mentons des hommes et approfondissez-les. Audiffret a un menton carré plein de méchanceté, de volonté et de force. Antonelli a un menton long et arrondi et qui, s’il devenait prêtre, deviendrait un de ces mentons gras, fuyants et hypocrites, comme on en voit souvent chez les prêtres catholiques.
Depuis une heure je cherche une phrase et une résolution magnifique pour finir et je ne trouve rien car les résolutions sont des bêtises et elles dépendent toutes des circonstances et du moment. Je finirai en disant simplement que je me déclare inexpérimentée, faible et très jeune ou bien ce qui est très probable, très amoureuse. Et pourtant non, car tant qu’il était droit et franc, j’étais très heureuse et pas amoureuse.
Je possède deux mains dont j’ai l’habitude de me servir et qui ne m’ont jamais manqué, je ne sens donc pas ni leur nécessité, ni leur agrément ; si on m’en enlevait une je comprendrais tous les services qu’elle me rendait, et alors seulement.
Si c’était cela ?