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Vendredi 28 avril 1876
Et à six heures nous étions de nouveau en wagon. Je me suis endormie plusieurs fois et j’ai fait toujours des rêves affreux comme des cauchemars.
A onze heures je me couchai pour ne pas voir les oliviers et la terre rouge et à une heure et trente-cinq minutes nous débarquions à la gare de Nice, à la grande joie de ma tante qui s’agitait en compagnie de Collignon, des filles Sapogenikoff et de Trifon, et de Lefèvre.
- Vous savez, leur criai-je, avant que les portièrs fussent ouvertes, vous savez je suis bien fâchée d’arriver ici mais je n’ai pas pu faire autrement !
Je les ai embrassés tous à la fois.
Dina, ma tante, Giro et moi dans un fiacre, les autres en landau.
Pendant le trajet on eut le temps de raconter tous nos exploits, presque.
Les Sapogenikoff et Collignon descendirent au n° 7. Je me mis en voiture avec maman, ma tante et Dina.
Je vais vous donner un aperçu des choses de la maison, Collignon ne fait que nous faire l’honneur de loger chez nous. Elle passe son temps chez les Sapogenikoff et pendant les rares instants chez nous elle les emploie à dire à grand-papa et à ma tante que les demoiselles Sapogenikoff sont des anges et qu’elles ne reçoivent de mauvaises façons que de moi et de Dina.
En outre elle étale une passion pour Barnola dont grand-papa est furieusement jaloux.
La maison est meublée d’une façon adorale. Ma chambre est éblouissante, et en ouvrant la porte du balcon et en regardant notre très joli jardin, la Promenade et la mer je fus obligée de dire tout haut:
- On a beau dire, il n’y a rien d’aussi splendidement simple et adorablement poétique que Nice.
Varpahowsky dîne avec nous. Le temps s’est passé à raconter les nouvelles de Rome et de Nice. D’ailleurs on est au courant de tout car maman écrivait chaque soir à Nice. On montre les photographies de Plowden, Bruschetti et Pietro. On raconte notre séjour à Rome avec mille embellissements quant à nos sorties dans le monde. Mais je vous assure qu’il faut cela pour la Collignon qui est si arrogante et si encline à nous humilier.
Je lui ai raconté l’histoire avec Pietro depuis le premier soir à l’Opéra, sans rien ôter ou rien ajouter.
- Et à quand le mariage ? demanda-t-elle en riant.
- Ah ! je n’en sais rien encore.
Restés seuls, c’est-à-dire maman, ma tante, Dina, Walitsky et moi on a parlé de mon tourment.
- D’ailleurs, dis-je, assez, je vous en prie. Partout c’est la même chose, à Nice comme à Rome.
- A Rome, c’est ta faute, je suis allée comme une bombe à l’ambassade, on a écrit à Nice et de Nice on a répondu des horreurs.
- Et pourquoi ne dit-on pas des horreurs des autres ?
- Parce que les autres n’ont pas de procès.
- Eh bien il faut s’en débarrasser, et je vais en Russie.
- Pourquoi faire ?
Je voulus crever de rage mais je me contentai de répondre:
- Pour vous forcer d’y venir en y restant. Car vous faiblissez de nouveau. Ça ne peut plus durer. C’est bon à raconter oui, mais au fait, notre vie à Rome a été misérable comme toujours sans doute j’ai eu des adorateurs, mais j’en aurai toujours, ça ne prouve rien.
- Mais c’est tout ce qu’il faut !
- Non, dis-je me contenant avec peine, non. D’ailleurs je vous prie de n’en plus parler. Avant j’amenais ces conversations car je pensais qu’à force de parler j’obtiendrais quelque chose, à présent je les évite. Ne vous faites pas d’illusion si je vis avec vous, c’est que je ne puis faire autrement. Mais je suis lasse au suprême degré, je n’ai pas deux ans, j’ai dix-sept ans et trois mois. Ce n’est pas la vieillesse, mais c’est un âge où l’on n’attend plus aussi calmement qu’à dix ans, les bienfaits de l’avenir. Adieu.
Je n’ai plus rien à ajouter ici, on sait par cœur tout sur ce sujet.
Je me suis presque tourmentée en voyant combien de choses et par conséquent de temps il faut pour rendre mon appartement tout à fait confortable et selon mon idée.
Il est bien tard, j’ai écrit ces deux jours d’un trait.
La coquille m’attend. Ma chambre... d’ailleurs non, je ferai la description de tout ensemble quand tout sera fini.