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Samedi 1 avril 1876
Nous avons visité les ruines des thermes de Caracalla. Est-il possible de voir quelque chose de plus grand. J’avais très peur de franchir le guichet car nous avions les poches pleines de fragments de mosaïque et de marbre sculpté. De là le cocher nous a menés dans une église, San Stephano Rotondo, je crois, qui se trouve tout près du couvent où est enfermé Pietro. Dans cette église qui est ronde, les murs sont couverts de fresques représentant les martyrs des premiers chrétiens. Il n’est pas possible de s’imaginer la moitié des atrocités qui y sont représentées. Moi-même j’en étais énervée.
Mais le plus intéressant c’est le couvent de San Giovanni e Paolo. Je n’ai vu personne aux fenêtres. Est-il possible qu’il y soit vraiment enfermé ? Ce n’est pas possible ! Mais alors pourquoi inventer une pareille bêtise ? Nous verrons demain à trois heures. Je ne puis croire à une pareille chose.
Comme il doit s’ennuyer ! Il y est depuis hier soir, il a encore... voyons, il a jusqu’à samedi, cela fait en comptant le jour d’aujourd’hui, huit jours. Malheureux frocard.
A une heure nous avons déjeuné chez Spillmann et je suis rentree, il est cinq heures à présent, les miens vont à la promenade et je reste chez moi à écrire, à lire, à chanter, à jouer et à ne rien faire.
— Si vous me trompez, Monsieur, je vous jure de non seulement ne plus vous parler mais même de ne plus vous saluer dans la rue !
— Eh ! bien, j’accepte ! J’accepte ! Vous voyez bien que je ne vous trompe pas.
Non, tout de même c’est bizarre, je n’ai jamais rien entendu de semblable. Enfermer dans un couvent un homme de vingt-trois [ans] ! Tu t’es si mal conduit, tu t’es brouillé avec tes parents et avec ton Dieu, tu dois te confesser, faire tes dévotions1 mais tu ne peux te confesser avant d’avoir bien prié loin du monde et de la mauvaise société, et pour cela il faut te retirer pendant huit jours dans ce couvent, après quoi tu commenceras une vie sage, on réglera les affaires financières et tu vivras en paix avec tes parents. Voilà mot pour mot le discours de la comtesse Antonelli à son fils.
C’est incroyable ! Enfin, la serviette blanche2 décidera, et cela encore n’est pas sûr, il ma dit qu’il ne savait pas où donnerait sa fenêtre, la plupart des fenêtres donnent sur une cour-jardin, et il lui sera peut-être impossible de se montrer. Est-ce assez stupide, est-ce assez énorme, est-ce assez sauvage !
Après le Caccia-Club, après la Barcaccia, après Fanny Lear, Marie Saxe, Torlonia, Saint-Joseph, Pandola ! Je suis curieuse et impatiente de le voir à la sortie du couvent.
Ma tante me demande ce qui en est de Torlonia. Je lui ai répondu par un triple hélas. Je crois bien. Misérable Clément ! Il me plaît et je ne lui plais pas !
N’étant pas sortie je ne l’ai pas vu et, ne l’ayant pas vu, je ne suis pas contente.
Cette coquine de Fanny Lear ! Des lettres de change avec une fausse signature du roi ont apparu depuis quelques jours, et le tribunal de Bologne a lancé un mandat d’amener contre le comte Mirafiori. On a démenti tout cela, mais les journaux allemands se sont déjà emparés du scandale.
Je n’ai fait qu’avoir faim et manger, et faire des réussites3. Ces cartes me troublent la raison, je suis inquiète et je les consulte. C’est bête car elles ne disent pas la vérité. Question de hasard. Mais je suis inquiète. Je ne me pardonnerai jamais d’avoir été dupée par Antonelli ! Il ne mentait pas, on ne peut pas mentir comme ça ! Si, une fois qu’on est lancé. C’est très bien de ne croire à personne car on n’est jamais trompé, on n’est jamais désillusionné, mais c’est aussi très tourmentant. Si je croyais à ce qu’il m’a raconté, je passerais ces huit jours dans une calme béatitude me lamentant sur le sort du malheureux moine; mais aussi quelle désillusion si j’apprenais qu’il m’avait menti, s’il ne revenait plus ! Tandis qu’à présent je suis préparée à tout, mais s’il m’a trompée la colère n’en sera pas moins furieuse. Mille noms d’un monseigneur ! Le duc de Hamilton, le grand monde, les richesses, Torlonia, Antonelli, le procès, tout se confond dans ma tête, tout tourbillonne et me rend malheureuse comme les mosaïques des thermes de Caracalla !
z.. Zucchini se nomme Antonio. Il peut dire comme dans l’Apocalypse: « Je suis l’alpha et l’omega, le commencement et la fin »4. C’est-à-dire je suis l’A et le Z. N’importe. Je suis triste.
Pietro m’écartait de mes tristes préoccupations, il n’est plus là et je suis jusqu’aux oreilles dans mon tourment. Il est d’accord avec ses parents pour s’éloigner de moi, il est parti exprès pour cela, pour commencer le froid, pour amener une rupture ! Et je me suis laissée prendre par cette grossière invention et je ne l’ai pas mis à la porte ! Aigle et lion ! C’est trop m’humilier. Pourquoi suis-je indigne d’être sa femme ! Non, ce n’est pas vrai, je dis des bêtises, il n’est d’accord avec personne et personne ne veut l’éloigner. Ils seraient trop heureux tous de m’accepter. Je suis folle ce soir.
Non, ce n’est pas Antonelli qu’il me faut. Il me faut un Hamilton. Noblesse, haute position et fortune, je ne veux pas être parmi les grands, je veux être au-dessus des grands. En prenant Pietro je serais dans le grand monde mais je ne serais pas une étoile, je ne serais qu’une des petites constellations qui forment la Voie lactée. J’aimerais mieux être la première à Nice que seconde à Rome.5 Je suis tourmentée, ce n’est pas ce soir seulement mais toute ma vie, par cette folle ambition. Si par moments je n’en parle pas, c’est que je suis lasse d’en parler, ou qu’un Pietro quelconque me le fait oublier en m’amenant à des pensées plus jeunes et plus simples. C’est pour cela que je tiens à Pietro, c’est pour cela que je tenais à Audiffret.
Pourquoi est-ce Antonelli au lieu de Doria ! Je ne dis pas Torlonia parce que Torlonia est fils d’un cadet et assez pauvre. Je parie que vous diriez: Tu désires Doria parce que Doria ne te veut pas, et si l’aimait tu en désirerais un autre. Je vous prouve que vous dites des bêtises en ne désirant pas Torlonia puisque Torlonia ne me veut pas du tout. Et qui sait, peut-être Torlonia sera riche et grand. Personne ne sait l’avenir, mais je sais le présent. Pour le moment Torlonia a vingt-cinq mille francs par an. Est-ce assez laid que le duc de Hamilton soit marié et ne puisse plus être à moi ! Vous pensez peut-être que l’idée de Hamilton m’est passée. Je suis toujours la même, vous pouvez vous en convaincre en lisant mon journal. Les détails et les nuances changent mais les grandes lignes sont toujours les mêmes. Dieu, est-il possible que tout cela soit en vain ! Dieu, ne punissez pas une créature indigne et vaine. Je vous jure que je suis honnête au fond, incapable de lâcheté, de bassesse, de cruauté, de dépravation. Je suis ambitieuse. Voilà mon malheur. Les beautés et les ruines de Rome me montent la tête; je veux être César, Auguste, Marc-Aurèle, Néron, Caracalla, le diable, le pape ! Je veux et je ne puis rien, et je ne suis rien !
Pauvre Pietro, comme il doit s’ennuyer dans sa cellule; il pense à moi, moi aussi je pense à lui, pas autant et pas de la même manière peut-être, mais je pense à lui quand même. Je veux lui croire, je veux le plaindre, je veux le savoir au couvent et... et je ne peux pas !
Domine, dona mihi fidem6 !
Je crois que c’est correct, d’ailleurs la plupart ne sait pas le latin et se contentera du mien quel qu’il soit.
Il y a longtemps jusqu’à samedi. Je m’ennuie sans Pietro. Je voudrais l’emmener avec moi à Nice, je lui donnerais des rendez-vous le soir au jardin, je déteste le voir avec tout le monde et j’adore rester seule avec lui, l’écouter, le toucher; quel dommage qu’il soit ce qu’il est ! Je pourrais l’aimer beaucoup, peut-être.
— Je vous aimerai toujours, m’a-t-il dit avant-hier.
Je ne demande pas tant que cela.
C’est gentil d’être enfermé dans un couvent, il doit s’ennuyer beaucoup, pauvre ami. J’ai eu tort d’avoir raconté cette affaire aux miens, je suis indigne de confiance. Mais je ne pouvais pas faire autrement, maman était furieuse.
— Comment disait-elle, ils font mine de nous refuser, tandis que nous ne les désirons pas, ils pensent que ce serait un si grand bonheur pour nous ! C’est humiliant, c’est sale, c’est blessant ! Elle avait raison ma mère, eh bien il fallait la calmer et me relever à ses yeux.
Mais comme je serais humiliée si tout cela n’est qu’une invention, Si Antonelli s’est moqué de moi !
Indulgentia plenaria perpetua pro vivis et defunctis. Amen.7
Poznámky
"Faire ses dévotions" — to perform one's religious devotions: confession and communion. ↩
Pietro had promised to wave a white cloth from his convent window as a sign that he was truly there. ↩
"Réussites" — patience or solitaire card games, sometimes used for fortune-telling. ↩
Revelation 22:13: "I am the Alpha and the Omega, the first and the last, the beginning and the end." ↩
An echo of Caesar's famous remark: "I would rather be first in a village than second in Rome." ↩
"Domine, dona mihi fidem" — Latin: "Lord, give me faith." ↩
Latin: "Plenary perpetual indulgence for the living and the dead." A standard Church formula. ↩