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Lundi 27 mars 1876 (suite)
Vers cinq heures, dûment abrutie, je suis sortie, tentée par un soleil magnifique.dans la marge
Je voudrais qu’on supprime ces répétitions sur Torlonia et Antonelli, cela dégoûterait les lecteurs du reste.
J’ai vu Antonelli se promenant à pied avec un monsieur et une dame de la Cour, et j’en suis devenue un peu jalouse.
J’étais contente de le voir arriver à ma délivrance car Bruschetti avec un courage à nul autre pareil s’était approché de ma portière1. Au bout de quelques minutes arrivèrent, Torlonia, Plowden et Sorgagli. Maman avait dit à Pietro quelques mots d’une partie à Albano, Pietro alla en parler à Clemente, ce dernier propose d’aller demain, Pietro ne peut pas demain, Plowden non plus. Mais on n’écoute personne, on rit, on bavarde, on se moque du malheureux Bruschetti qui s’en va avant tout le monde. Alors Torlonia me taquine avec cette exécration,
— Oui, dit-il, un comte très bien.
— Alors, contessina2, non, comtesse Bruschetti, veux-je dire, demain nous allons à Albano.
Zucchini a le malheur de passer.
— Voici votre porte-bonheur, dit Torlonia.
Et je ris vraiment z...z..z... Zucchini me rend gaie.
Pietro commence et les autres imitent en chœur la mouche.
Torlonia est ivre aujourd’hui. Je voudrais bien savoir s’il est le même avec tout le monde. Si insolent, si libre ! Je suis toujours mécontente de moi et du monde entier après Torlonia. Il me dit un tas d’amabilités fades et communes. Que le diable emporte la canaille ivre.
J’étais jolie, mais cela importe peu, je ne plais pas au vil ivrogne. Quel dommage d’être noyé dans la liqueur dès l’âge de vingt-quatre ans.
Il y a deux ou trois dames habillées de blanc comme moi. Que c’est bète d’imiter !
Maman et Walitsky ont dîné dans la trattoria3 des artistes russes avec dix artistes.
J’ai dîné avec Dina chez moi, ne cessant de me plaindre de Torlonia. C’est d’autant plus ennuyeux que ce maudit ivrogne me plaît !
Tous les artistes du dîner viennent le soir chez nous. J’étais tout à fait honteuse de cela lorsqu’arriva Pietro. Je me suis encore conduite comme une imbécile. Je n’ai fait que m’isoler avec lui mais je ne me fiche pas mal de ce qu’on peut penser, j’avais à lui parler.
Mais d’abord finissons avec le désagréable. La partie à Albano est dérangée. Pietro ne pouvant pas aller, Plowden non plus, Torlonia n’a pas voulu, disant que pour s’amuser à la campagne il fallait être beaucoup de monde. Je trouve cela très impoli et très vilain.
J’avais donc à parler avec Antonelli, il avait aussi à me parler. Un tas de choses à dire.
Nous nous sommes presque querellés.
— Je veux savoir pourquoi vous m’avez dit cette impertinence au Valle.
— Il n’y a pas de je veux avec moi !
— Et moi je veux.
— Et moi je ne veux pas !
Il finit par se mettre à genoux et me prier. Alors je le lui dis et il est plus offensé encore par cette supposition que par mes brusques paroles.
— C’est me croire la dernière des canailles, sans éducation et sans rien ! Comment supposer que je puisse en un tel point vous manquer de respect ! - etc. etc.
Il a diablement raison. J’étais folle sans doute.
Il me prese de lui donner une réponse.
— Je sais qui aura du succès auprès de vous, un homme qui aura beaucoup de patience et qui vous aimera beaucoup moins.
Je ne sais plus écrire, je sais que j’étais très heureuse en barbouillant une sonate et en sentant son bras autour de ma taille et son menton sur mon épaule. Est-il possible de permettre des pareilles choses ! C’est impossible, mais ça fait plaisir.
— Vous ne croyez pas que j’ai une passion pour vous ?
— Je crois, sans cela je vous aurais chassé depuis longtemps.
— Vous m’aimez.
Je n’eus qu’à tourner très peu la tête pour rencontrer ses yeux.
— Non, dis-je.
— Vous ne m’aimez pas ?
— Non, dis-je encore et nos figures étaient si près l’une de l’autre que je m’étonne comment il n’y a pas eu une étincelle, car j’ai appris en physique que lorsque deux fluides l’un négatif, l’autre positif se rapprochent, il se produit une étincelle.
— Vous voyez bien I s’écria-t-il, comment faire lorsqu’il n’y a qu’un seul qui aime ! Vous êtes froide comme la neige et moi je vous aime ! Vous m’aimez ? dit-il encore mais plus doucement et avec des yeux si tendres que...
rayé[Mots rayés]
— Non Monsieur, mais cela peut venir.
— Quand ?
— Dans six mois.
— Oh ! « A six mois de date je m’engage » etc
— Vous ne voulez pas attendre ?
— Non, je ne veux pas attendre, je vous aime ; j’ai une passion pour vous et vous vous moquez. Je vous comprends bien, vous êtes parfaitement sûre de mon amour, vous ne m’aimez pas, et vous traînez pour vous amuser !
— En vérité, vous devinez très bien.
Il s’approcha encore si près, si près,... trop près.
— Même si je vous aimais, dis-je, ce serait trop difficile, je suis trop jeune et puis il y a la religion.
— Eh parbleu ! je le sais bien ! Moi aussi j’aurai des difficultés, vous croyez que non ! Mais vous ne pouvez pas me comprendre parce que vous ne m’aimez pas. Je vous aurais proposé de nous enfuir.
— Horreur !
— Attendez, je ne vous le propose pas, c’est une horreur je sais quand on n’aime pas. Ce ne serait pas une horreur si vous aimiez.
C’est qu’il a raison, l’animal.
— Monsieur, je vous prie de ne pas me parler de cela.
— Je ne vous en parle pas, je vous en parlerais si vous m’aimiez.
— Je ne vous aime pas.
Je ne l’aime pas et je suis presque dans ses bras ! Voilà une absurdité. Non, écoutez, comme dit Torlonia, je ne sais plus ce que je dis.
Je crois qu’il a parlé à son père et qu’il n’a pas été reçu tendrement. Je ne peux pas me décider, j’ignore entièrement les conditions. Et pour rien au monde je ne consentirai à aller vivre dans une famille, j’ai assez de la mienne, que serait-ce avec des étrangers ! N’est-ce pas que je suis pleine de sens pour mon âge.
Je vous suivrai, a-t-il dit l’autre soir.
— Venez à Nice, lui ai-je dit aujourd’hui, est-ce qu’on vous permetterà de venir ?
— Je ne sais pas, dit-il en baissant la tête si je vais à Nice, on pensera que j’y vais pour jouer.
— Dites que vous irez pour moi.
Il ne répondit rien et resta la tête baissée, ce qui me prouve qu’il a parlé à son père.
Je ne me comprends pas du tout. J’aime ou je n’aime pas ?
Si Antonelli est riche, j’aime, s’il est pauvre je n’eime pas. Je crois que je dis juste.
Il faut lui parler ouvertement, lui demander quels sont les arrangements, et c’est difficile, il a de l’esprit et comprendra de suite.
Il faudra dire je vous aime, et puis commencer l’interrogatoire... oui, mais si je lui dis cela il ne voudra plus rien entendre et se conduira comme un fou.
Comment faire ? Je n’ai pas grande hâte de me marier, si ce n’est exceptionnellement. Je ne suis pas amoureuse à la folie.
J’ai trouvé ! Eureka ! A la première occasion je dirai ce que je sais.
C’est trop bête, ma parole d’honneur, je pardonne tout à Torlonia et je le veux de toutes mes forces.
Poznámky
portière — the door or window of a carriage; Bruschetti has ridden up to speak to Marie through her carriage window. ↩
contessina — Italian: "little countess," a teasing diminutive. Torlonia mockingly addresses Marie as the future Countess Bruschetti. In the original. ↩
trattoria — Italian: a modest eating-house or restaurant. In the original. ↩