Mardi 21 mars 1876

J’ai peint pendant deux ou trois heures et ensuite nous sommes sortis comme d’habitude.
Il fait froid et de temps en temps il neige mais je me fiche bien du temps, d’ailleurs il y a du soleil.
Nous avons rencontré Torlonia en montant au Pincio, lui en descendait en voiture fermée car juste en ce moment il a commencé à neiger, mais la capote de sa victoria ne l’a pas empêché de lever son chapeau avec autant de chic que possible. Il espère encore vendre ses chevaux. Fi ! misère. Pour aujourd’hui je l’adore plus encore parce qu’il est loin et ne me regarde pas.
Je viens de repasser mon dernier livre et je vois que ce n’est pas encore désespéré avec Torlonia. Antonelli a été présenté le 20 février, a fait sa visite le 21 et après cela nous ne l’avons plus vu jusqu’au 28. Le 28 il vient sur le balcon et on l’invita à venir le même soir chez nous.
Nous avons connu Torlonia le 13 mars, le 14 il a fait sa visite. Le 16 nous avons déjeuné chez Spillmann et passé la moitié de la journée ensemble. Mais continuons, Antonelli est venu pour la seconde fois le soir, le 5 mars entre les deux soirées il y a cinq jours de distance. Continuons toujours, ces calculs me consolent. Le lendemain 6 mars nous avons monté à cheval avec Plowden, Loëbecke et Antonelli. Le 8 encore cavalcade mais en tête à tête. Le 9 Antonelli a encore passé la soirée chez nous; depuis ce temps il n’y a plus à compter. Mais le principal c’est le commencement, voyez: 26 fév. - 28 - 5 mars !
Il n’y a donc pas à désespérer. Torlonia n’a pas eu le temps (console-toi, brute !).
Voyez les dates: 13 mars - 16 mars. Pour le moment c’est tout. Nous sommes au 21. Du 16 au 21 il n’y a que quatre jours, avec celui du 21, cinq jours. Ne pleurons pas, ce n’est pas encore désespéré. Ah ! bigre. Comme ce bigre serait plaintif si au lieu de l’écrire je le disais !
Le Roi a ordonné un deuil de sept jours pour le vieux Doria. Voilà ce qui est chic ! Voilà ce qui fait rouler au diable le pauvre Antonelli ! Voilà de la grandeur comme il m’en faudrait !
J’en gémis, foi de gentille femme !
Sur le Corso nous avons rencontré le marquis Borgagli une vieille connaissance de Nice dont je m’étonne de n’avoir jamais dit un mot. Il revient du Caire et viendra ce soir raconter son voyage.
Borgagli est de, diable ! j’oublie la ville, mais bah ! il est presque romain et son oncle a été vingt ans ministre ici. Il peut avoir de trente-cinq à quarante ans, veuf inconsolable d’une femme morte il y a peu de temps en lui laissant un fils.
Enfin Antonelli a amené Fosti, le maître de chant le plus demandé et le plus à la mode de Rome. Il donne des leçons à la princesse Marguerite et tous les seigneurs de Rome lui donnent la main, et le souffrent presque en égal.
Depuis un mois et demi j’ai essayé pour la première fois de chanter. Je n’ai pu que montrer la moitié de mon instrument et Fosti l’a trouvé fort beau.
Et voilà une avalanche de monde (admirez la distinction du style). Les deux Swedomsky, Borgagli, Rossi et le baron Visconti. Ce dernier reste son temps habituel pendant lequel temps il dit des choses pas du tout habituelles, comme je l’apprends plus tard.
Antonelli s’en va avec Fosti de bonne heure.
— Restez, lui ai-je dit.
Je ne peux pas !
— Eh bien je me fâcherai.
Je lui ai dit des impertinences et l’ai laissé partir, restant moi-méme à rire avec les autres, avec Borgagli qui se souvient de mes robes comme Danis et qui “m’étudie depuis quatre ans”. Il s’étonne de me voir si grande et autre chose encore. On va dans mon studio qui est à côté du grand salon. Mais je m’ennuyais sans Pietro. Au bout d’une demi-heure ce monsieur, si désiré ce soir, revient.
Rossi nous examine pour aller faire son rapport à Monseigneur et aux Antonelli. On désire tant marier ce méchant garçon, lui-même me l’a dit cent fois.
Je me suis bêtement conduite ce soir. J’ai parlé bas avec le garnement et donné tout lieu de croire des choses qui ne seront jamais. Pietro avec tout le monde ne m’amuse pas, il m’amuse quand nous sommes en deux, alors il me parle amour et mariage. Nous trouvons moyen de nous isoler dans le studio. Le fils de prêtre est jaloux, furieusement jaloux. De qui ? De tout le monde, de z... Zucchini, de Torlonia, de tous les hommes. A la bonne heure. J’écoute ces discours en riant du haut de ma froide indifférence et en même temps me laisse prendre la main, prends sa main à lui d’un air presque maternel et s’il n’est pas encore tout à fait hébété par sa passion pour moi, comme il dit, il doit voir que, tout en le chassant par mes paroles, je le retiens par mes yeux, et tout en lui disant que je ne l’aime et ne l’aimerai jamais, je l’aime ou du moins me conduis comme si je l’aimais. Je lui dis toutes sortes de bêtise et le traite comme au bal du Capitole. Un autre serait content, un autre plus âgé, mais Pietro déchire une serviette, casse deux pinceaux, crève une toile. Toutes ces évolutions me permettent de le prendre par la main et de lui dire qu’il est fou.
Alors il me regarde avec une curieuse fixité, je fais de même et quand ses yeux noirs se perdent dans mes yeux gris, je lui dis sans rire:
— Faites la grimace, et il rit et je fais semblant d’être mécontente.
Mais on apporte une dépêche, je la lis, je la montre et me montre contrariée, ennuyée, un peu furieuse. On m’a acheté des chevaux à Nice quand je voulais ceux de Torlonia ! C’est abominable. Pietro portera la dépêche à Clemente. J’en suis désolée.
Cet animal reste après tout le monde et en passant par l’antichambre s’arrête auprès de ma porte.
— C’est votre chambre ?
— Oui, c’est ma chambre.
Walitsky retourne au salon sachant ce que cela veut dire.
— Comment voulez-vous que je vous croie quand vous venez de dire au salon que se marier avant trente-cinq ans est une bêtise !
— Mais j’ai plaisanté au salon, est-ce que vous ne voyez pas.
— Non.
— Alors essayez et vous verrez vous-même.
Il paraît que je ne quitterai pas Rome, car c’est impossible, on ne peut pas vivre sans moi, on me suivra ou je resterai. On doit me voir à présent, autrement vivre est devenu impossible.
Voyez-vous quelle audace. Mais il y a un proverbe russe qui dit: “Celui est un mauvais soldat qui ne désire pas devenir général”.
Le bon soldat me baise la main en la touchant à peine de ses lèvres comme toujours.
— Vous ne savez même pas baiser la main.
— Cela veut dire que d’autres vous ont baisé les mains, puisque vous savez comment cela se fait ! s’écrie-t-il espérant me confondre.
— Sans doute, Monsieur, les mains des demoiselles sont faites pour cela, d’ailleurs pourquoi seriez-vous le privilégié ?
Il exécute un pas furieux dans la chambre et revient dire:
— Alors vous ne m’aimez pas ?
— Non.
— Pas même un peu ?
— Pas du tout.
— Je ne dois pas espérer ?
— Mon Dieu, Monsieur, il faut toujours espérer car l’espérance est dans la nature de l’homme mais quant à moi je vous en donnerai pas.
Et comme je parlais en riant il s’en va passablement satisfait. J’ai pris pour principe de parler de façon qu’on ne puisse jamais savoir si je dis vrai ou si je me moque. C’est excessivement commode.
A propos, il n’a rien confié à Torlonia.
Mais savez-vous ce qu’a dit Visconto Visconti ? Des questions sur moi et sur Pietro. Où désirez vous marier votre fille. Le pape se mêle de toutes les affaires des Antonelli et ne consentira à un mariage qu’à la condition que les enfants soient catholiques. Le jeune homme est très gentil et très riche, et il héritera des fortunes immenses, il aura une très belle position Et patati et patata ! Tout comme si... enfin, que voulez-vous, le bon soldat a sans doute dit à ses parents qu’il désirait devenir général. Mais quelle audace de me demander en mariage ! Maman a répondu qu’elle regardait Pietro comme un enfant, que sa fille aussi était beaucoup trop jeune, qu’elle n’avait aucun plan arrêté, ne pensait à rien et croyait fermement que les destinées des hommes étaient écrites là-Haut.
Là-haut, là-haut sur la montagne, Vous voyez bien ce beau castel Moi...
Ah ! bigre, voilà la complainte de Girofla.
Ah ! si le Roi n’était pas maître de Rome, ce serait tout de suite fait.
En attendant traînons aussi longtemps que possible.
rayé[Mots cancellés]

Poznámky

Victoria — a light four-wheeled open carriage with a folding hood (capote), fashionable for promenading in the 1870s. ↩
La complainte de Girofla: Marie's own comic lament on Émile d'Audiffret, «Girofla», written in Nice on 21 September 1875 (043.0368–0379, fair copy 044.0002–0011); its opening lines are those just quoted (055.1000). ↩