Deník Marie Bashkirtseff

Je suis rentrée contrariée presque furieuse. J'ai fait arrêter à la musique et nous y sommes restés une demi-heure et Torlonia se promenait en voiture et n'a pas songé à descendre. Torlonia va me plaire beaucoup parce qu'il ne fait pas attention à moi. Si Pietro jouait à l'indifférence (pas à présent, à présent ce serait une insulte), si Pietro jouait à l'indifférence, dis-je, je l'aimerais peut-être. Mais il est tout dévoué, tout honnête, tout à moi, et au lieu d'aimer je me laisse aimer et c'est encore quelque chose.
Torlonia et un vent très violent m'ont mise de mauvaise humeur.
Pietro ment. Torlonia doit avoir plus de vingt-cinq mille francs par an. Avec vingt-cinq mille francs on ne peut pas mener la vie qu'il mène. Pour le présent ce revenu pourrait suffire, car j'ai le double. Alexandre Torlonia a plusieurs neveux et une fille mariée au troisième fils du prince Borghése. Supposons quatre héritiers, supposons que la fortune soit partagée également et chacun d'eux sera très riche. Et puis, à part la fortune, Torlonia a une position des plus brillantes et Torlonia est très beau garçon. Il est petit mais il paraît grand. Avant de l'avoir vu je détestais les barbes, mais il porte si bien la sienne que je ne les déteste plus.
J'ai encore dîné à la table d'hôte. Le prince et la princesse Tricase Muliterno, leur fille et leur fils étaient là ! C'est pour eux que je me mêle avec des inconnus, ce qui est très insensé.
Hier, cet animal d'Antonelli m'a fait veiller jusqu'à douze heures et demie, c'est absurde, de veiller et de se fatiguer pour rien. Si au moins c'était Torlonia je comprendrais, mais pour Pietro avec lequel il n'y a plus rien à gagner !
Irritée je suis ! Tout cela est stupide I Ce que j'ai de mieux à faire, c'est aller en Russie et tâcher de plaire à Miloradovitch qui a seul une fortune comme il m'en faut une. Il est ridicule d'espérer que moi avec mes habitudes je puisse vivre de médiocrité. Dans un moment d'emportement je me laisserai peut-être aveugler, mais ce sera folie, folie, folie ! Et le malheur de moi, de mon mari et de nous tous.
Il est neuf heures et demie, il est fort probable qu'Antonelli va arriver et je veillerai encore et pour rien !
Loëbecke est à Nice, on lui avait donné une lettre pour ma tante qui l'a reçu et invité à dîner avec Barnola et Bihovetz. On a visité ma chambre, Bihovetz a dit qu'on pouvait seulement prier dans une pareille chambre, et pas dormir.
Si au moins Torlonia venait ce soir !
Hier Pietro nous a apporté une photographie de son oncle signée par lui. G. Cd Antonelli. C'est une signature intéressante à avoir : Giacomo cardinale Antonelli.
Il vient comme je le pensais bien, et apporte une grande nouvelle. Doria est mort ! Rassurez-vous, ce n'est pas mon épouvantail Giacometto, mais son père âgé de soixante-trois ans. Hier encore il a été au Valle voir "La Jolie Parfumeuse". Et la même nuit il est mort d'un accès de goutte, dit-on, remonté au cœur. Pauvre vieillard, qui désirait tant voir un de ses fils marié. C'est à présent que Giacometto sera libre pour aimer sa chère Mme Leghait, la femme du secrétaire de la légation belge. La princesse Marguerite n'était qu'une fantaisie de maman, tandis que la passion pour la femme à Leghait dure depuis trois ans. Je l'ai vue cette femme, elle a une figure de perroquet. Il est remarquable combien ces figures-là ont de la chance. Je pourrais en citer dix au moins.
On a parlé des fortunes de Rome, Torlonia est le plus riche, six ou sept millions par an; Borghése vient en second lieu, et Doria est le troisième.
Pensez seulement, six millions de rente ! Clément sera très riche, il ne fallait pas me le dire, puisqu'il me plaisait pauvre il me plaira bien plus riche. Non, ne me pensez pas si mercenaire. Torlonia me plaît riche ou pauvre.,
Ce maudit cardinalino m'a encore fait veiller jusqu'à une heure. Tous les jours c'est trop. Peu de plaisir et aucun profit.
Nous inventons de faire une poupée sur le lit de Walitsky, les allées et les venues, les dérangements des meubles permettent bien des regards flamboyants, des attrape-mains et même deux baisers sur la main toujours droite. Nous rions comme des fous, moi, lui et Dina, de la poupée et de l'arrangement que nous faisons au lit car à peine couché Walitsky enfoncera.
Cependant je ne suis pas entièrement contente, Pietro non plus, Dina alla chercher un bonnet.
— Quel malheur, dit Pietro en me prenant les deux mains, de ne pouvoir rien vous dire !
— Je suis si malheureux, dit-il plus tard.
— Vraiment !
— Et mon bonheur dépend de vous !
Je le pense bien, crapaud ! Si moi, sans t'aimer, je te désire, combien toi tu dois me désirer... Et tu n'as pas mal choisi, scélérat. Ce choix parle en ta faveur.
Mais je suis horriblement choquée en apprenant que les Antonelli louent le premier étage de leur palazzo. Un palazzo qui peut bien passer pour une maison et de médiocre apparence.
Les Borghése louent, aussi les Doria, mais là c'est autre chose, ils louent le superflu du superflu, tandis qu'ici !.. J'en suis si choquée que je regrette beaucoup d'avoir donné ma main à serrer et à baiser.
Le jeune chien plaît à Dina, elle en rougit jusqu'aux oreilles.
Bigre de bigre ! Torlonia ne pense seulement pas à moi. Est-ce assez absurde dans ce bas monde !
Bruschetti ose m'aimer, je l'abhorre...! Antonelli m'aime, il m'amuse. Torlonia ne se fiche pas mal de moi et je pourrais l'aimer.
Le petit Antonelli a charmé tout le monde ici. Maman l'adore et le défend contre tous et envers chacun, Walitsky aussi. Dieu, faites que je ne me mette pas à le détester pour cela !
Il vient tous les soirs.
Ah ! tout cela m'ennuie, me fatigue ! Il faut quitter Rome. On n'en mourra pas. Il faut aller en Russie.
Le fond de tout cela, c'est que je n'aime personne, et n'ai pas encore aimé dans ma vie, sinon le duc de Hamilton, mais il y a si longtemps.
Je voudrais bien aimer pendant une heure, mais aimer à la folie, pour comprendre ce que l'on me dit. Seulement pendant une heure, et ce serait assez. On doit être horriblement tourmenté, mais aussi on doit avoir des moments étourdissants.
J'aime, tu aimes, il aime, nous aimons, vous aimez, ils aiment. Amen.