Jeudi 24 février 1876

Hier Besnard a été chez nous. Hier soir nous avons été voir la foire de la place Navone en voiture et masqués. Walitsky était avec nous. J’adore sortir masquée, j’adore le carnaval, pendant le carnaval j’oublie tous mes tourments, je suis heureuse.
Ecoutez, j’ai encore vu en rêve que Rossi m’apportait une carte de visite:
Georges Bergerault
violoniste del Re.
N’est-ce pas étrange ?
Et j’ai vu le véritable Bergerault en voiture avec une fort jolie femme, au Corso. Aujourd’hui il y avait trois fois plus de monde que hier. Tout le monde a jeté des bouquets, et personne ne s’est fait particulièrement remarquer.
— Qu’avez-vous fait avec mon pauvre ami, vous l’avez rendu tout à fait fou, me dit Mme de Lorncourt.
— Quel ami, Madame ?
— Bruschetti, il en est tout malade et je doute qu’il puisse venir, vous l’avez rendu fou.
— Quel malheur ! mais croyez bien que je l’ai fait sans le vouloir.
Bruschetti est dans sa voiture avec son ami mais, occupée à regarder ailleurs, je l’ai laissé passer. Il ne vient sur le balcon que pour la course des barberi, ainsi que son ami, qui ressemble au pauvre Eristoff, et que je nommerais Eris tout court.
Nous partons bientôt et il n’a que le temps de m’offrir une charmante bonbonnière de satin rouge ayant sur le couvercle une hirondelle peinte sur satin blanc. Il m’a aussi montré le camélia d’hier, attaché sur du carton blanc, comme les bijoux ordinaires, et renfermé dans une boite.
— Starà sempre cosi , me dit-il.
— Buona sera e molte grazie, lui dis-je, car on m’appelait pour partir.
Dans la bonbonnière je trouve sa carte: comte Vincenzo Bruschetti.
Je n’ai pas eu le temps de dire un seul mot à Eris, et il n’y a pas eu comme hier de constants échanges de fleurs et de bonbons.
Bruschetti a des chevaux de race et dorés et une belle voiture. Je le vois depuis longtemps déjà à Borghèse et au Pincio.
Il est très sympathique et je voudrais qu’on nous le présente.
Le misérable, le scélérat, le cardinalino, ne s’est pas montré.
Je pense encore à hier; chacun aurait abandonné le bouquet à son sort, d’ailleurs ce n’était pas pour le bouquet, ce n’est pas d’un bouquet qu’il s’agit, on en reçoit, on en jette, mais c’est la manière d’agir. Personne n’aurait fait cela, qui irait se battre avec un paysan pour un bouquet ordinaire du carnaval ! Antonelli et personne d’autre.
(En travers: Allons donc I]
Avec toutes ces bêtises je crois qu’il m’a manqué aujourd’hui, et je suis rentrée presque triste.
Je m’occupe aussi de Bruschetti.
Je pense aussi à Audiffret. C’est plein d’intérêt comme dirait Galula de Nice. A propos, Giorgio et Troili n’ont pas jeté une seule fleur aujourd’hui, ils ont sans doute tout vendu.
Ma tante écrit qu’Audiffret ne fait qu’aller chez Prodgers et se promener avec l’Olive. Maman lui avait écrit que je toussais et elle dit: “C’est cette canaille de vaurien, cette chelme, [coquin en russe] ce... de Soroka; qui est cause de tous les malheurs ! Maudite Nice ! Satané Audiffret !” Elle me fait rire. Heureusement tout cela va cesser, on va parler d’Antonelli on ne dira rien d’Audiffret. Cet Audiffret me sera toujours une vivante humiliation. Fi ! on dit: Elle le voulait et lui n’a pas voulu d’elle.
Fi ! fi ! Tigre et hyène.
Au lieu de dire club, Antonelli dit cleub; et je répète cleub et je fais les grimaces du cardinalino et je ris et je rougis.
On ne peut pas dire qu’il soit original, mais il est beau et puis il est un peu cardinal, et quand on en parle on me fait grand plaisir, en un mot il n’est pas comme tout le monde. Et voyez ! Aussitôt que je me fiche d’un homme, cet homme ne se fiche pas mal de moi. Car je suis sûre qu’Antonelli ne se fiche pas mal de moi.
J’ai dit que je ferais plus un pas pour personne, et à chaque instant j’ai envie de faire des pas pour Antonelli. S’il veut me voir, ai-je dit, qu’il vienne me trouver. Oui, parce qu’il s’agissait d’un Soroka mais du moment qu’il s’agit d’un homme qui m’intéresse, je suis prête à aller le chercher moi-même. Et à qui sert ? N’est-ce pas absurde ? Pourquoi s’occuper de ceux qui regardent ailleurs ? Voilà l’éternelle question. Qu’on me regarde ou qu’on ne me regarde pas, mais si l’on est fait de façon à m’intéresser on m’intéresse et toutes les maximes, tous les raisonnements s’en vont aux quatre cents diables. Je ne le dis pas pour Antonelli, ça n’est pas encore arrivé à ce point, mais en général.
Bruschetti a un teint Hamilton, des yeux gris si clairs et si francs que cela fait plaisir, de belles lèvres, des moustaches et des cheveux blonds. Un nez fin et une tournure assez élégante je crois.
J’ai vidé la bonbonnière et j’y ai mis la carte d’Antonelli et celle de Bruschetti.
J’entends Walitsky qui raconte des histoires de la maison et du charmant Georges, que les diables étouffent. Pardonnez-moi, mon Dieu.

Poznámky

Violoniste del Re: French with an Italian «del Re», "violinist to the King", a court title. ↩
Bonbonnière: a small decorative box for sweets or confectionery, here given as a keepsake. ↩
Italian: "It will always stay like this." In Italian in the original. ↩
Italian: "Good evening and many thanks." In Italian in the original. ↩
Italian: "little cardinal" — Marie's ironic nickname for Pietro Antonelli, nephew of Cardinal Giacomo Antonelli. In Italian in the original. ↩
Russian shelma (шельма): rogue, rascal; the bracketed gloss «coquin en russe» is the edition's. In Russian in the original. ↩
Soroka (Russian «magpie», short for britaya soroka, «shaved magpie»): the household's nickname for Émile d'Audiffret (see 053); the aunt blames him for Marie's cough. ↩