Deník Marie Bashkirtseff

J'étais chez le photographe pendant qu'on préparait le verre, je m'occupais à ouvrir un livre en disant deux nombres au hasard, l'un pour la page, l'autre pour la ligne, chaque fois que je demandais ce que faisait Audiffret ou ce qui arrivait à Audiffret, le livre me répondait par des choses de mariage, de sorte que ma dernière pose a été atroce. J'étais tourmentée et inquiète.
L'archimandrite était chez nous, c'est un charmant garnement qui après avoir été militaire s'est fait moine, de désespoir d'avoir perdu sa femme. Il nous dit qu'il y a une Mme Doukoskine qui désire beaucoup faire la connaissance de maman. En rentrant de chez le photographe de si noires pensées me remplissent la tête que je ne fais pas toilette et laisse maman et Dina sortir sans moi. Restée seule j'erre, je chante Mignon, je suis triste et je finis par écrire ceci:
Très honoré Monsieur, Au nom de notre sainte et très vénérée mère supérieure nous avons la joie de vous informer que votre cœur, arraché dernièrement à votre corps par ordre de M. le préfet et par l'agence exécutrice de M. Charles Innogisin, nous a été rapporté hier au soir par une âme pieuse qui l'a délivré des mains des policemen et du guichet, où il languissait. Après l'avoir fait soigneusement empailler nous l'avons déposé dans notre boîte aux aumônes, et nous le tenons à votre disposition. Nous avons l'honneur, très honoré Monsieur et vieille canaille d'être vos très humbles servantes. Les religieuses du Bon Pasteur.
[Mots cancellés : à M. Léon d'Audiffret.J
Vous êtes prié de remettre cette lettre au père du fichu-Emile. Que votre saint patron vous garde. Les religieuses du Bon Pasteur.
A M. A. Saëtone, rue de la Terrasse. En ville.
Quel diable de tête j'ai ! Pour quelques lignes lues au hasard dans un livre je me tourmente comme une folle.
Et personne pour me donner des nouvelles de Nice, pour me dire qui est cette femme !
Je voudrais être là, non là ce serait pire encore. Et qui me dirait ? Et par qui pourrais-je savoir !
Misérable état, misérable trouble I
Quelle mine je ferai s'il se marie I Je sais bien qu'il est ridicule de m'inquiéter de cela, mais à la maison on a tant parlé de cet homme que tout le monde (et moi aussi) a fini par le regarder comme un homme à moi. Chez nous on a le tort immense, impardonnable, incommode, préjudiciable et laid, de me donner tous les messieurs que je connais. Tournon m'a dit une amabilité, bon Tournon est amoureux ! Pépino m'a fait compliment sur ma toilette, pauvre Pépino comme il m'adore ! Audiffret a dansé avec moi, malheureux jeune homme, il se meurt d'amour ! Et puis quand ces personnes parlent à d'autres femmes, on a l'air tout décollé et quand l'un d'eux fait la cour ou se marie on est tout honteux, on est confus, on est misérable. Et moi je me trouve dans la plus fausse position de ce monde. Non pas que j'aie l'imagination des miens, mais parce qu'ils ont l'air de dire:
Ah ! ah ! voilà Marie abandonnée, il lui a préféré cette autre !
C'est l'enfer !
Par leur stupides bavardages ils me créent un tas de tourments inutiles et très ennuyeux.
It me semble que toute Nice va me regarder si le Surprenant se marie.
Dieu quelle inquiétude ! Quand je lis beaucoup j'écris peu, j'ai beaucoup lu ce soir et j'ai de la difficulté à raconter ma journée.
A chaque instant j'ai besoin de dire que je tiens l'opéra de "Mignon" par Ambroise Thomas, pour l'opéra le plus adorable comme sujet, comme paroles, comme musique. Je ne puis et ne veux entendre rien d'autre. Il y a dans "Mignon" des airs qui vous remuent jusqu'au fond du cœur, qui vous font pleurer, qui vous rendent fou ! Pour chaque circonstance on y trouve un air ou quelques accords, c'est surtout bon pour moi qui exprime mon humeur par le chant. Mais c'est incroyable comme j'adore "Mignon", je connais toute la musique par cœur, chaque accord, chaque accompagnement, tout, et j'adore et j'admire tout et j'ai envie de le répéter à tout moment et à chaque instant et je ne le dirai jamais assez.
Homme vraiment maudit, canaille indigne, sale Niçois ! Comme il m'a humiliée et comme il me tourmente !
Mon Dieu, si je pouvais me venger. Il n'y a telle injure qui ne soit douce quand on voit la vengeance au bout.
Il ne me pas tant blessée comme Marie que comme Mlle Bashkirtseff ! Il s'est moqué de moi, de nous et il a craché par dessus.
Ah ! Audiffret I Ah Nice !
Dieu, que n'ai-je le pouvoir de pulvériser tout cela, de massacrer toute cette société.
Voir le dernier Niçois à son dernier soupir Moi, seule en être cause et mourir de plaisir !
Ah ! oui, leur tordre le cou à tous, à tous ces infâmes qui me repoussent et qui me calomnient.
Le 7 février la vicomtesse de Vigier va chanter un opéra au cercle de la Méditerranée au profit des pauvres.
Bigre de bigre, de bigre, de bigre !