Mardi 25 janvier 1876
J'ai le mal du pays.Je prends une leçon de chant, puis je sors avec maman. Nous allons dans l'atelier de M. d'Epinay, il demande la permission de nous présenter un artiste très distingué et en même temps très répandu et reçu partout, un M. Besnard.
D'après ce qu'il dit ce soit être un Galula. Il nous raconte un tas de choses sur Rome. De là nous allons chez de Falloux (qui hier a envoyé demander si nous avions notre audience), ce prêtre devient de mieux en mieux, il a même fait des cancans, nommé la cour canaille, le nouveau gouvernement voleur et a dit qu'on lui a parlé de moi, on m'a vue à l'Opéra, très remarqué ma robe blanche.
[Rayé: De là chez Mme Soukowkine qui est la femme la plus aimable]
Il dit que pour aller à la cour il n'y a qu'à écrire au ministre ou ambassadeur. Je voudrais, ajouta-t-il, pouvoir vous ouvrir l'autre porte comme je vous ai ouvert la porte sainte.
- Oh ! Monseigneur, dis-je, la porte sainte est bien préférable.
De là chez Mme Soukowkine (l'archimandrite l'a prévenue et elle nous attendait) qui est la femme la plus aimable et la plus laide du monde. Elle nous reçoit de la façon la plus charmante et de suite on parle du Quirinal, elle dit qu'il n'y a qu'à écrire au ministre. Elle semble prendre cette affaire à cœur et promet de faire comme pour elle. Ce soir il y a cercle au Quirinal et elle y conduit sa fille, une jeune personne que j'ai remarqué dimanche dernier à l'église.
Je suis contente d'avoir fait sa connaissance et je sors légère et gaie ce qui prouve que la dame nous a reçues avec une franche amabilité. Ce n'est qu'en sortant que je sens comment on a été pour moi.
Nous prenons Dina et allons au Pincio, mais nous n'y restons pas longtemps, la musique a fini, tout le temps nous sommes suivies par deux messieurs en voiture à un cheval comme Soroka. Cela m'amusait, j'ai fait aller au Corso, ils nous y ont suivies, nous arrêtons près de plusieurs magasins, ils en font autant à une distance respectueuse, enfin il se fait sombre, nous arrêtons auprès d'un horloger, ils nous passent et s'arrêtent un peu plus loin, mais au lieu de continuer tout droit je dis à Luigi de tourner et de rentrer. De cette façon ils nous perdent. Avant je me serais bien gardée de le faire mais à présent je ne ferai jamais autrement...
Je ne veux plus non seulement courir après quelqu'un, mais même favoriser les courses de qui que ce soit. Je vais plutôt éviter, en faire tout simplement, ni pour ni contre. Avant je faisais tout le contraire, je me montrais, et que c'est bête ! Quand on veut vous trouver on vous trouvera sans que vous fassiez rien pour cela. C'est bien malheureux lorsqu'il faut y aider soi-même et se tourmenter.
Comme avant je me disais: peut-être est-ce parce que j'ai fait ou dit cela ? Peut être est-ce parce que j'y suis allée ou parce que je n'y suis pas allée.
Bien misérable on est lorsqu'on cherche des excuses, lorsqu'on se croit fautive, lorsqu'on tâche d'atténuer. Cela prouve qu'on est fichu.
Dès qu'on se voit un peu abandonnée on commence de suite à chercher dans sa conduite des fautes, des torts, on s'accuse, on se dit ah ! si ah ! si je n'avais pas fait cela ! ou ah ! si j'avais dit telle chose au lieu de telle autre.
Pauvre folle que l'on est !
Je le répète, c'est bien mauvais signe lorsqu'on commence ces reproches à soi-même, ces analyses, inquiet de sa propre conduite, bien mauvais signe !
Je suis résolue de ne plus rien faire, de ne plus bouger mon petit doigt pour qui que ce soit. Parce que lorsqu'on vous veut, lorsque vous plaisez, vous avez beau faire, on vous trouvera, tandis que lorsqu'on ne vous veut pas, vous allez beau vous pavaner, rien n'y fera.
Et j'avais, et j'aurai sans doute encore la bêtise de ne pas être pénétrée de cette vraie vérité !
Bihovetz m'écrit une lettre charmante et signe Bibi. Il dit qu'à présent à Nice: "c'est l'époque la plus brillante, courses, tirs, bals, concerts, un monde fou partout, on n'a pas le temps de se moucher".
Ces quelques mots me font retomber dans une désolation profonde. Vigier va chanter. La Promenade est encombrée, tout ce monde que je connais si bien, toute la ville vit, cause, gesticule, Nice a l'air d'un immense salon, on rivalise d'élégance, on connaît tout le monde, on court, on se voit, on est hors d'haleine à force de cancans, de plaisirs variés et sans nombre, j'ai vu Nice à cette époque et je la connais, je l'aime... j'ai le vertige, je pleure !
Brute !
Mais je ne veux pas y retourner, car seule, parmi tous ces êtres heureux, je suis étrangère à tous ces plaisirs, je suis exclue de toutes leurs réunions, je ne vais que là où l'on paye ! Et là où l'on paye, seule et misérable je suis !
Et je n'ai pas de chambre bien isolée pour m'y enfermer comme à Nice et pleurer comme une folle !
Tout m'inquiète, le procès surtout. Je tremble si fort que je n'y pense presque jamais, bien assez du malheur lorsque le manieur arrive, si on devait encore le pleurer à l'avance, ce serait trop.
Ah ! Nice. Une chose me console un peu, c'est que je l'ai quittée par ma volonté.
Et une autre chose me consolerait tout à fait, c'est si je savais que :
- que je pourrais y vivre comme j'aime. Alors je ne voudrais presque pas y aller. Je désire beaucoup aller à la cour, parce que cela présente des difficultés, tandis que aller ou ne pas aller au Pincio m'est parfaitement égal, parce que cela dépend de ma volonté et que chacun peut y aller comme moi; je m'explique mal, je pourrais mieux, mais je m'énerve quand je cherche les expressions.
J'espère que ceux qui ne liront jamais mon journal m'ont compris, [sic]
A présent ce qui me préoccupe le plus c'est mon chant, si je parvenais seulement à le perfectionner et à pouvoir me mettre glorieusement sur la scène, je ne demanderais rien de plus. Je n'affronterai jamais le public avant d'être sûre de moi, avant d'avoir obtenu des succès privés, avant d'avoir consulté tous les gens compétents de la terre.
Je ne veux pas risquer, car si on me sifflait je me tuerais. Oh ! non jamais, je m'en irai quelque part au loin en Amérique.
Voulez-vous savoir mon rêve ?
Mon rêve c'est d'aller dans un an ou deux chanter "Mignon", tout l'opéra, au Cercle de la Méditerranée, au profit des pauvres. Si aucun malheur n'arrive et si ma voix suit son cours naturel, dans deux ans je suis sûre d'un éclatant succès. Voyez-vous ma joie à cette idée ?
Je jouerai dans "Mignon" comme personne, d'abord parce que j'ai un grand talent pour la scène et ensuite et surtout parce que je comprends et adore ce rôle, je me sens Mignon...
Je m'aperçois avec terreur que j'écris de plus en plus mal, mon style est atroce, mes phrases mal tournées, je suis hébétée, et je crains de faire des fautes d'orthographe. J'hésite pour les mots les plus simples et que je sais depuis cent ans.
Je ne sais si à caffè on met un f ou deux f.
Ce sont les enseignes italiennes qui m'embrouillent.
Aujourd'hui il y avait un magnifique enterrement, le cortège passait par la Piazza del Popolo pendant que nous montions au Pincio. Il y avait un tas de gens en sacs rouges et noirs comme au carnaval, des soldats, la musique militaire, des torches, des voitures.
J'aime tous les genres de pompe. Je voudrais un triomphe comme celui de César, César a dû se sentir plus qu'un homme, on doit se sentir ainsi quand l'ambition est satisfaite.
Ma devise ne devrait pas être Audacer et amanter, mais bien Gloriae cupiditate. Je la changerai.
Qui est cette Turpis rana qu'on nomme Olive ? Turpissima filia !