Jeudi, 20 janvier 1876

Aujourd’hui Facciotti m’a fait chanter toutes mes notes, j’ai trois octaves moins deux notes. Il a été émerveillé, quant à moi je ne me sens pas de joie. Ma voix, mon trésor ! Mon rêve c’est de me mettre glorieusement sur la scène. C’est pour moi tout aussi beau que devenir princesse.
Sur la scène on domine, et il me faut dominer. Je ne me sens pas de joie. Je n’ai que dix-sept ans, je n’ai pas encore étudié, à vingt ans, si aucun accident n’arrive, après trois ans d’études j’aurai une voix comme on n’en voit pas beaucoup. Facciotti le dit et c’est un bonhomme sévère et juste, bien qu’ italien.
Je crains de dire tout ce que je pense de ma voix, une étrange modestie me ferme la bouche. Pourtant j’ai toujours parlé de moi comme je parlerais d’une autre, ce qui m’a peut-être fait croire aveugle et arrogante.
en travers
A vingt ans je suis presque aphone et sourde à vingt-deux.
Nous étions dans l’atelier de Monteverde, puis dans celui du marquis d’Epinay, pour lequel nous avions une lettre. d’Epinay fait des statues merveilleuses, il m’a montré toutes ses études, tous ses essais, Mme de Mouzay lui a parlé de Marie comme d’un être extraordinaire et artiste etc. Nous admirons et lui demandons à faire ma statue. Cela coûtera vingt mille francs, c’est cher mais c’est beau. Je lui dis que je m’aime beaucoup , je mesure mon pied sur celui d’une statue, le mien est plus petit, d’Epinay s’écrie que c’est Cendrillon.
Il habille et coiffe admirablement ses statues. Je brûle de me faire sculpter.
De là chez le photographe Suscipi pour lui dire que lundi je viendrai poser. Là je vois les portraits d’une quantité de personnes que je connais de vue, en regardant Lewin, sa femme et Lucie Durand il m’a semblé qu’ils allaient me saluer; puis Leech, Maccainne, et une femme ravissante aux grands yeux foncés et bien ouverts, aux sourcils épais, au menton à fossette, au nez droit. Elle ressemble à la Pointue, Dina dit que c’est elle, mais non, la Pointue n’a pas ce menton rond et avec une fossette, la Pointue n’a pas ses magnifiques yeux. Si c’est la Pointue, je suis furieuse. Non, ce ne peut-être elle, elle est moins belle.
Puis au Pincio, puis chez une modiste pour me commander un bonnet Marie Stuart et un turban Marie-Antoinette. Cette femme me montre une robe qu’elle fait pour le Qurinal, après demain il y a bal. Ceci me plonge dans un tourment incroyable. Si vous saviez comme j’ai envie d’aller, comme je tremble de passer ce carnaval sans un seul amusement.
Chez nous, nous trouvons la carte de l’ambassadrice, elle a donc rendu la visite mais un peu tard. C’est tout de même mieux que pas du tout.
Botkine et son cousin viennent en même temps que le dîner. Le grand duc de Leuchtenberg lui a demandé qui nous étions. « Qui sont ces jolies russes ». Botkine dit que maman devrait aller chez la marquise de Monterreno, que nous avons si souvent rencontrée à Spa, et à la fête chez Gambart, il dit que c’est l’usage ici de faire ainsi des visites, surtout une étrangère à une dame d’ici, à une Romaine. Que maman aille n’importe où, pourvu que j’aille où je veux.
J’ai dix-sept ans et je moisis. Mes meilleures années se passent en ennuis et à l’ombre ! J’en meurs à chaque instant. Mon tourment n’a pas de bornes.
Voulez-vous une preuve de mon désespoir ? Il y a des moments où je désire épouser Audiffret et être quelqu’un à Nice, chez la Prodgers !
Cela donne la mesure de mon découragement, de mon désespoir. Je n’eus cette humiliante pensée qu’une ou deux fois, avant-hier par exemple. Je vous dis cela pour prouver à quel point je descends, combien je suis chagrinée, martyrisée, assassinée de vivre comme je vis !
Qui me rendra mon temps perdu, mon meilleur temps ! J’ai usé toutes les expressions et je crève de ne pouvoir me faire comprendre.
Mes meilleures années. Déjà une est perdue ! de seize à dix-sept ! Dieu, Dieu, Dieu, je lève les mains au ciel et Te supplie. O mon Dieu, entendez-moi ! Conservez ma voix, si je perds tout, ma voix me restera. Mon Dieu, continuez à être bon pour moi, faites que je ne meure pas de dépit et de chagrin. J’ai tant envie d’aller dans le monde. Le temps passe et je n’avance pas, je suis clouée à ma place, moi qui veux vivre, vivre en courant.... en chemin de fer, moi qui brûle, qui bous, qui m’impatiente. « Je n’ai jamais vu un telle fièvre de la vie » a dit Danis de moi.
Si vous me connaissiez vous auriez une idée de mon impatience, de ma douleur !
Pitié, mon Dieu, pitié ! Je n’ai que Vous, c’est Vous que je prie, c’est Vous qui pouvez me consoler !
Est-ce qu’il ne m’entend pas ? Est-ce quìi ne voit pas mon tourment ? Lui seul peut le comprendre. Les hommes ne me compendront pas, je brûle, je meurs et je revis à chaque instant. Dieu seul voit mon anxiété.
Nous avons pour voisine lady Spencer-Cowper, qui joue beaucoup à Monaco, la grande amie de Mme de Galve.
J’ai écrit à Collignon et à Barnola. J’avais hâte de leur faire part de la bonne nouvelle.
J’ai le médium très faible ce qui tient à l’étendue anormale de ma voix, eh bien j’ai trouvé une certaine façon de le chanter qui me le renforce singulièrement, de sorte qu’il est presque aussi fort que le reste. Ceci m’enchante au suprême degré et je me hâte de l’écrire à Ricardo qui s’intéresse tant à ma voix.
Sans cela il m’aurait fallu deux ans de travail pour rendre le médium convenable.
Je remercie Dieu et le prie pour les autres choses.

Poznámky

Three octaves minus two notes: an extraordinary vocal range; a normal professional singer commands about two octaves. Facciotti's astonishment was technically justified. ↩
Giulio Monteverde (1837–1917), Italian sculptor celebrated for his sentimental and technically accomplished marble works, including the famous Angelo of Staglieno cemetery. ↩
Prosper d'Épinay (1836–1914), French sculptor who worked chiefly in Rome; celebrated for elegant portrait busts and idealised figures. ↩
Cinderella (Cendrillon): d'Épinay's exclamation that her foot — smaller than the statue's — recalled Cinderella's famously tiny slipper. ↩
La Pointue ("the Pointed One"): Marie's nickname for Miss Robenson, the American girl she calls «la pointue américaine» (050.0433). ↩
Modiste: a milliner, a maker of fashionable hats and accessories; in the 1870s a key figure in the Parisian and provincial fashion trade. ↩
The Mary Stuart cap: a pointed widow's peak cap associated with Mary Queen of Scots, fashionable in costume dress and historical portraiture. ↩
The Quirinal Palace: the residence of the Italian royal family after 1871, when Rome became the capital of unified Italy. ↩
"Fever for life" (fièvre de la vie): Danis's phrase — among the most quoted characterisations of Marie by those who knew her. ↩
Lady Spencer-Cowper: an unidentified English aristocratic lady; the Spencer-Cowper family had several branches in this period. Monaco's casino had made the principality a fashionable destination for gambling. ↩
Médium: in singing, the middle register of the voice, between the chest and head registers. ↩