Mercredi, 19 janvier 1876

Ma tante écrit que le comte Markoff a été chez elle. Cela me fait plaisir de voir qu’il continue à être poli, je craignais déjà qu’il devint comme les autres, lui qui vient chaque hiver et qui est resté toujours le même envers nous.
Vous ne sauriez croire combien j’apprécie les personnes comme de Mouzay, de Daillens, de Ballote et ses filles, Barnola, Bihovetz, Galula, Pépino, Markoff. Voilà je crois la liste de ceux qui ne nous ont pas craché dessus. Les noms, quels qu’ils soient, sont écrits en lettres d’or dans mon cœur, mais les noms des autres en lettres de feu.
Tout de suite après ma leçon de peinture nous allons visiter la galerie Spada où il n’y a que de vilains tableaux qui pour être vieux n’en sont pas moins des croûtes. Mais la statue est curieuse à voir, si c’est véritablement la statue de Pompée aux pieds de laquelle le malheureux et divin César a été assassiné par un tas de viles brutes. On assure même que la tache du genou est une tache du sang de César. De là nous allons à l’église de Saint-Jean de Latran, immense et magnifique. Quelques petitesses cependant au maître autel, et pas autant de symétrie qu’il en faudrait pour que l’église soit parfaite.
Après avoir vu les palais et les églises de Rome il faut ou se couper la gorge ou renoncer à tout. Comment peut plaire une magnifique maison, (je ne parle plus d’une jolie) après toutes ces grandeurs. Comment orner sa maison après les ornements qu’on voit ici ?
Comment se contenter du plus beau plafond en bois sculpté après les plafons en mosaïque ? Toutes ces colonnes que j’adore, toutes ces statues, tout cela me confond et me fait envier... qui ? Le roi, le pape, le monde. Je voudrais être assez riche pour acheter tous les chefs d’œuvre et les enfermer dans le plus beau palais du monde.
Quand aux choses belles je les abandonnerais, je ne prendrais que les plus belles, et avec sévérité je ne prendrais pas beaucoup. Vains rêves !
Dans cette église nous avons rencontré la barone Ixhull qui s’est approchée de maman et lui a longtemps parlé s’excusant par la maladie de son mari de n’etre pas encore venue. Maman a été dimanche dernier chez elle, cela fait trois jours.
De là au Pincio, puis sur le Corso, il y a foule partout. J’aime cette animation.
J’ai rêvé que je valsais, à Tchernakovka, avec Meyer notre vieux jardinier. Il y avait bal chez nous et je voyais tous les messieurs de Nice.
Ma tante écrit que le Surprenant, mais elle ne le nomme pas ainsi, à présent tout le monde chez nous à Nice et ici donne un nom affreux à ce pauvre garçon, on le nomme britaya soroka ce qui veut dire Pie rasée et par abréviation on dit soroka simplement, ma tante écrit donc que Soroka était à l’Opéra et pendant toute la soirée n’a fait que pleurer, pleurer pour de vrai . Ma tante suppose que ses larmes étaient causées par une expulsion de chez l’Anglaise.
Ma tante est très amusée par la lettre au Supérieur, elle se figure l’arrivée de deux moines à la Tour, moi aussi. Cela a dû être tout ce qu’il y a de plus drôle. Quand on lui eut annoncé deux moines, il a sans doute cru que c’étaient des déguisés et a ordonné de les retenir puis est arrivé lui-même se préparant à confondre et au lieu de cela il a trouvé deux vrais moines aux bras croisés sur la poitrine et l’air humble.
Que leur a-t-il dit ? Que lui ont-il répondu ?
Je me représente toute la scène.
Nous étions encore chez Monseigneur de Falloux qui a été très aimable, a promis de tout faire pour et a parlé de ses pauvres, des temps malheureux pour le clergé si indignement dépouillé, sur cela maman lui dit qu’elle ferait tout ce qu’elle pourrait et j’ajouterai une demi-lamentation sur le malheur qui a frappé l’église dernièrement; toute contente au fond de ce qu’on eut repris un peu de graisse à ses frocards paresseux et luxurieux, mais monseigneur a été charmé de ma remarque.
Il y a des nouvelles de Russie, rien de bon. Je ne puis que prier Dieu et craindre. Je me plains à présent, que serait-ce donc si nous perdions notre fortune ! Horreur ! Je prie Dieu et tremble. Dieu ne m’abandonnera pas.
Je m’ennuie à Rome, je voudrais pouvoir vouloir être à Nice. J’aime mieux souffrir là qu’ailleurs.
Nice, c’est mon cher pays.
Je vois Rome, Paris, Londres, les rois, les cours, mais il n’y a rien de gentil comme ma chère ville.
Si jamais je suis riche et titrée et heureuse je ne l’oublierai pas et j’y passerai plusieurs mois dans l’année, non, plusieurs mois je ne pourrai pas, car partout excepté à Londres l’hiver est la saison principale. Mais je viendrais chaque année à Nice, peu importe en hiver ou en été. Et de temps en temps j’y passerai un hiver entier.
Je crois que ce qui me fait tant aimer Nice, c’est le château. Peut-être.
Je suis jalouse à mordre et à étrangler, jalouse du présent et surtout du passé parce qu’il n’y a plus moyen de le changer.
Si j’étais homme, à l’âge de dix ans je choisirais une dizaine de petites filles de cinq à six ans et je les enfermerais sur une montagne dans une forteresse avec des femmes qui soigneraient leur éducation, dans dix ans j’aurais vingt ans et ces filles quinze et seize ans, alors je choisirais parmi elles. C’est étrange de se soucier tant du passé, eh bien moi je m’en soucie plus que du présent; on peut empêcher le présent, mais le passé ? Prendre une femme qui a été amoureuse, qui a regardé des hommes, qui leur a parlé !
Je suis femme et il me faut choisir parmi les dévergondés du monde, ce qui me met en fureur. Car tous ces messieurs... Dieu si j’aimais sérieusement je ne voudrais pas de l’homme aimé à cause du passé, il me semblerait toujours qu’il se souvient, qu’il me compare, qu’il pense au passé, à celles qu’il a aimées. Et je serais aussi jalouse d’un souvenir, d’une seule pensée que de tout...
Ah ! je ne sais pas bien écrire mais je sais que je suis jalouse, jalouse, jalouse !
Et de qui bon Dieu ! D’un vilain Niçois, d’un misérable débauché qui ne se fiche pas mal de moi !
Ah ! je dégénère.

Poznámky

"Spat on us" — Marie's recurring image for social rejection and cold-shouldering; those who have treated the family with contempt during the legal troubles. ↩
The Galleria Spada: a palazzo in Rome housing a small but celebrated art collection, famous chiefly for Borromini's forced-perspective colonnade. ↩
San Giovanni in Laterano (Saint John Lateran): the cathedral of Rome, the Pope's episcopal seat, the oldest and highest-ranking of the four major basilicas of Rome. ↩
Tchernakovka: the Bashkirtseff family estate in Ukraine; a childhood home that appears frequently in Marie's nostalgic and dream sequences. ↩
Britaya soroka (Russian): "the shaved magpie" — Audiffret's Russian nickname, alluding to his clean-shaven face and chattering sociability. Already established in TranslationMemory as "the Shaved Magpie" / "la Pie rasée." ↩
The clergy "so shamefully despoiled" — a reference to the Italian Risorgimento: in 1870, the new Italian state had seized the Papal States, leaving the Pope as the "prisoner of the Vatican." Falloux would naturally lament this. ↩
"Frocards" — a contemptuous term for monks (from froc, the monk's habit); Marie's private anticlerical opinion, carefully concealed from the Monseigneur. ↩
The château: the castle hill (Colline du Château) above the old town of Nice. ↩