Deník Marie Bashkirtseff

Aujourd'hui Facciotti m'a fait chanter toutes mes notes, j'ai trois octaves moins deux notes. Il a ete emerveille, quant a moi je ne me sens pas de joie. Ma voix, mon tresor ! Mon reve c'est de me mettre glorieusement sur la scene. C'est pour moi tout aussi beau que devenir princesse.
Sur la scene on domine, et il me faut dominer. Je ne me sens pas de joie. Je n'ai que dix-sept ans, je n'ai pas encore etudie, a vingt ans, si aucun accident n'arrive, apres trois ans d'etudes j'aurai une voix comme on n'en voit pas beaucoup. Facciotti le dit et c'est un bonhomme severe et juste, bien qu' italien.
Je crains de dire tout ce que je pense de ma voix, une etrange modestie me ferme la bouche. Pourtant j'ai toujours parle de moi comme je parlerais d'une autre, ce qui m'a peut-etre fait croire aveugle et arrogante.
[En travers: A vingt ans je suis presque aphone et sourde a vingt-deux.]
Nous etions dans l'atelier de Monteverde, puis dans celui du marquis d'Epinay, pour lequel nous avions une lettre. d'Epinay fait des statues merveilleuses, il m'a montre toutes ses etudes, tous ses essais, Mme de Mouzay lui a parle de Marie comme d'un etre extraordinaire et artiste etc. Nous admirons et lui demandons a faire ma statue. Cela coutera vingt mille francs, c'est cher mais c'est beau. Je lui dis que je m'aime beaucoup , je mesure mon pied sur celui d'une statue, le mien est plus petit, d'Epinay s'ecrie que c'est Cendrillon.
Il habille et coiffe admirablement ses statues. Je brule de me faire sculpter.
De la chez le photographe Suscipi pour lui dire que lundi je viendrai poser. La je vois les portraits d'une quantite de personnes que je connais de vue, en regardant Lewin, sa femme et Lucie Durand il m'a semble qu'ils allaient me saluer; puis Leech, Maccainne, et une femme ravissante aux grands yeux fonces et bien ouverts, aux sourcils epais, au menton a fossette, au nez droit. Elle ressemble a la Pointue, Dina dit que c'est elle, mais non, la Pointue n'a pas ce menton rond et avec une fossette, la Pointue n'a pas ses magnifiques yeux. Si c'est la Pointue, je suis furieuse. Non, ce ne peut-etre elle, elle est moins belle.
Puis au Pincio, puis chez une modiste pour me commander un bonnet Marie Stuart et un turban Marie-Antoinette. Cette femme me montre une robe qu'elle fait pour le Qurinal, apres demain il y a bal. Ceci me plonge dans un tourment incroyable. Si vous saviez comme j'ai envie d'aller, comme je tremble de passer ce carnaval sans un seul amusement.
Chez nous, nous trouvons la carte de l'ambassadrice, elle a donc rendu la visite mais un peu tard. C'est tout de meme mieux que pas du tout.
Botkine et son cousin viennent en meme temps que le diner. Le grand duc de Leuchtenberg lui a demande qui nous etions. "Qui sont ces jolies russes". Botkine dit que maman devrait aller chez la marquise de Monterreno, que nous avons si souvent rencontree a Spa, et a la fete chez Gambart, il dit que c'est l'usage ici de faire ainsi des visites, surtout une etrangere a une dame d'ici, a une Romaine. Que maman aille n'importe ou, pourvu que j'aille ou je veux.
J'ai dix-sept ans et je moisis. Mes meilleures annees se passent en ennuis et a l'ombre ! J'en meurs a chaque instant. Mon tourment n'a pas de bornes.
Voulez-vous une preuve de mon desespoir ? Il y a des moments ou je desire epouser Audiffret et etre quelqu'un a Nice, chez la Prodgers !
Cela donne la mesure de mon decouragement, de mon desespoir. Je n'eus cette humiliante pensee qu'une ou deux fois, avant-hier par exemple. Je vous dis cela pour prouver a quel point je descends, combien je suis chagrinee, martyrisee, assassinee de vivre comme je vis !
Qui me rendra mon temps perdu, mon meilleur temps ! J'ai use toutes les expressions et je creve de ne pouvoir me faire comprendre.
Mes meilleures annees. Deja une est perdue ! de seize a dix-sept ! Dieu, Dieu, Dieu, je leve les mains au ciel et Te supplie. O mon Dieu, entendez-moi ! Conservez ma voix, si je perds tout, ma voix me restera. Mon Dieu, continuez a etre bon pour moi, faites que je ne meure pas de depit et de chagrin. J'ai tant envie d'aller dans le monde. Le temps passe et je n'avance pas, je suis clouee a ma place, moi qui veux vivre, vivre en courant.... en chemin de fer, moi qui brule, qui bous, qui m'impatiente. "Je n'ai jamais vu un telle fievre de la vie" a dit Danis de moi.
Si vous me connaissiez vous auriez une idee de mon impatience, de ma douleur !
Pitie, mon Dieu, pitie ! Je n'ai que Vous, c'est Vous que je prie, c'est Vous qui pouvez me consoler !
Est-ce qu'il ne m'entend pas ? Est-ce quii ne voit pas mon tourment ? Lui seul peut le comprendre. Les hommes ne me compendront pas, je brule, je meurs et je revis a chaque instant. Dieu seul voit mon anxiete.
Nous avons pour voisine lady Spencer-Cowper, qui joue beaucoup a Monaco, la grande amie de Mme de Galve.
J'ai ecrit a Collignon et a Barnola. J'avais hate de leur faire part de la bonne nouvelle.
J'ai le medium tres faible ce qui tient a l'etendue anormale de ma voix, eh bien j'ai trouve une certaine facon de le chanter qui me le renforce singulierement, de sorte qu'il est presque aussi fort que le reste. Ceci m'enchante au supreme degre et je me hate de l'ecrire a Ricardo qui s'interesse tant a ma voix.
Sans cela il m'aurait fallu deux ans de travail pour rendre le medium convenable.
Je remercie Dieu et le prie pour les autres choses.