Lettre recopiée · Lettre de Marie à Andriot, signée des moines de Cimiez, 15 janvier 1876Très honoré frère, Veuillez lire attentivement cette lettre attendu qu’il est question d’un intérêt plus grand que la vie pour un de vos plus chers amis. Il y a de cela quelques jours notre digne et révérend père supérieur nous avait communiqué une nouvelle des plus douces, la conversion d’une pauvre brebis égarée, la conversion du très-débauché et très-dévergondé Emile d’Audiffet; il allait donc quitter le monde et Maurice Gros ! A cette nouvelle, tout émerveillés, nous avons écrit au futur frère Emile de la Misère et Corde une lettre pleine d’affectueuses paroles, des plus paternelles remontrances et emprunte du plus tendre intérêt, l’invitant à suivre sa généreuse vocation et à venir gagner la couronne éternelle aux pieds du Seigneur. Nous nous réjouissions en vain ! A peine avions-nous expédié notre message, que nous avons appris du nouveau et de l’atroce ! La confiance de nos cœurs était trahie ! La sainteté des mots Repentir, conversion, foulée aux pieds ! Emile ne voulait prendre le froc que parce qu’il n’avait plus d’âme !!> La malheureuse âme, hypothéquée à Satan auquel il n’avait pas pu payer, venait d’être saisie par maître Arnulfi avoué poursuivant et allait être vendue sur folle enchère dans la salle du nouvel établissement de la vente à la criée, le 4 janvier 1876, au jour de mardi, à l’heure de minuit. Mise à prix trois francs. Nous nous sommes étonnés mais hélas ! trop tard ! l’âme était déjà adjugée pour la somme de sept francs cinquante à Gagery du London House. Nous avons frémi, nous n’étions pas encore au bout ! L’infâme et l’ignorant Gagery avec cette grossièreté commune à ceux de son espèce ne comprit au mot pas l’essence ethérée de son achat ! Prenant l’âme du trop infortuné Emile pour une huître et y ayant trouvé beaucoup de monstres inconnus il se crut volé, il en fit un pâté et le vendit à Mme Prodgers pour le prix de quatre francs et Mme Prodgers ayant mangé ce pâté en compagnie de plusieurs de ses amis, éprouva un grand malaise ainsi que ceux qui avaient participé à l’abominable repas. Heureusement pour le corps d’Emile qu’on peut bien comparer à un sac de turpitudes, heureusement pour son fichu corps, un de nos frères, un de ceux dont il voulait prostituer le froc en se faisant moine sans âme, passant près d’un égout du Paillon vit son âme qu’il reconnut à sa noirceur, son âme qui s’en allait dans le fleuve dans un état à faire frémir ! Notre frère se dévoua et entra jusqu’au cou dans la vase, en tira héroïquement l’âme, qui fraternisait déjà avec ses compagnons d’infortune, et l’apporta dans notre sainte demeure où nous l’avons soigneusement enfermée dans la boîte à bois du supérieur. Nous avons de suite écrit aux malheureux restes de celui qui fut Emile d’Audiffret, pour leur faire savoir les conditions moyennant lesquelles ils pouvaient revoir cette âme. Le corps d’Emile devait venir jusqu’au couvent, pieds nus, nu jusqu’à la ceinture et s’administrant des coups d’étrivière sur toutes les parties charnues. Il devait en outre accomplir un pèlerinage à Lourdes. Mais ce païen endurci a tardé d’accomplir ces petites formalités, occupé qu’il était à faire les délices de M. le comte de Tournon et de M. Georges Bergerault, inspecteur des chiens de Paris. Pendant qu’il s’encanaillait avec ses deux fournisseurs, pendant qu’il travaillait à la destruction de son corps aussi bien qu’à celle de son âme absente cette âme infortunée... en un mot un bien grand malheur arrivait pendant ce temps Nous en informons le malheureux jeune homme par cette lettre que vous, notre digne frère et son ami, lui remettrez après avoir pris connaisance. Aidez-nous dans nos recherches ! Que Dieu vous garde. Les frères etc.