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Lundi, 10 janvier 1876
Note des éditeurs
[Ecrit au verso de la page de garde du Livre 52]
Pièce insérée · Écrit au verso de la page de garde du Livre 52
Il y a entre certaines lamentations de Nice et de Rome une différence radicale. A Nice c’était jeune et quoique je me répétais ce n’était pas trop fatigant et c’était naïf, véritable. Tandis que cet Antonelli que j’ai créé à Rome... Presque tout ce que j’en dis sonne faux et désagréablement, je viens de relire tout cela à distance, cinq ou six ans. Aussi je prie l’éditeur, de supprimer autant de pages qu’il pourra de Rome. Laissez assez pour qu’on sache à quel point tout ça était mais j’écrivais tous les jours la même chose et ça sans naïveté, bref cette littérature ampoulée sonne faux parlant d’un amour créé, forcé, imposé par moi à moi-même. Si Torlonia m’avait fait des déclarations, il aurait été un autre Antonelli.
J’ai passé deux heures à pleurer le soir, je ne sais si je saurais raconter convenablement.
Nous étions chez Monseigneur de Falloux1 mais depuis vingt jours il ne quitte pas son lit et n’a pas pu nous recevoir. Nous avons attendu cinq minutes dans un magnifique salon du Palais Ruspoli, tout plein d’antiquités et d’objets d’art. Et Monseigneur a prié de laisser notre adresse et a promis de nous venir voir aussitôt rétabli.
De là nous sommes allées chercher la comtesse Antonelli, mais elle a quitté Rome depuis dix jours.
Et enfin nous allons au Vatican. Je n’ai jamais vu les grands de près et je n’ai jamais su comment il fallait les aborder néanmoins mon instinct me disait que nous ne faisions pas comme il fallait.
Pensez-donc le cardinal Antonelli2, le pape de fait sinon de nom, le ressort qui faisait mouvoir toute la machine papale et qui la soutient encore à présent !
Nous arrivons avec une sublime confiance sous la colonnade droite, j’écarte non sans peine la foule de guides qui nous entourent, et, au bas de l’escalier, je m’adresse au premier soldat venu et lui demande Son Eminence, ce soldat me renvoie au chef qui me donne un autre soldat assez drôlement mis qui nous fait monter quatre énormes escaliers de marbre de différentes couleurs, et nous arrivons enfin dans une cour carrée qui, à cause de l’inattendu, m’impose beaucoup.
Je ne supposais pas une pareille cour dans l’intérieur d’un palais quelqu’il soit, bien que je sache d’après les descriptions ce que c’est que le Vatican.
En voyant cette immensité je ne voudrais pas qu’on détruise les papes, ils sont déjà grands pour avoir fait une belle grandeur, et dignes d’être honorés pour avoir employé leur vie, leur puissance et leur or à laisser à la postérité ce colosse abracadabrant qu’on nomme le Vatican.
Dans cette cour nous trouvons des soldats ordinaires et un officier, et deux gardes vêtus comme des valets de cartes.3 Je demande encore Son Eminence, l’officier me prie poliment de donner mon nom, je l’écris, on l’emporte et nous attendons. J’attends tout en admirant notre absurde escapade.
— Nous ne sommes même pas en toilettes, observe Dina.
— Bah ! dis-je, ce méchant prêtre n’y fera pas attention.
— Tu crois, eh bien non, il doit être comme Galula.
Voyez-vous Galula à côté d’Antonelli ?
noirciL’homme accourt
L’officier me dit que l’heure est bien mal choisie, que le cardinal est à table et fort probablement il ne pourra recevoir personne. En effet l’homme revient et nous dit que Son Eminence vient de se retirer dans son appartement et ne peut pas recevoir se sentant un peu indisposée, mais que si nous voulons avoir la complaisance de laisser la lettre en bas et de revenir demain matin Elle nous recevra probablement.
Je laisse la lettre a un Suisse4, assis dans une espece de loge, qui voyant une couronne de comtesse sur l’envelope me fait un grand salut, et nous partons tout en riant de notre petite visite au cardinal Antonelli.
Après cela nous allons chez trois ou quatre professeurs. Quels escaliers ! Quelles chambres ! Quelle odeur ! Dieu de Dieu ! Je demandais le signor tel et tel tout en reculant d’effroi devant les affreuses créatures à qui il fallait parler.
Il pleut, il fait sale, descendre dix fois, je suis découragée, ennuyée; je regrette Nice et le maestro Bregozzo.
Nous sommes ici comme dans une forêt !
J’ai dix-sept ans ! Tout le monde a un endroit, une villa où il est chez lui, nous seuls nous n’avons rien ! Etudier, c’est bien, étudions, mais il faut aussi aller dans le monde. Je me meurs de rester enfermée, de voir tous les plaisirs, tous les amusements, toutes les grandeurs passer à côté de moi !
Ah ! si on pouvait se faire une idée de mon tourment !
Maman a parlé de Nice, et j’ai appris du nouveau. L’autre jour quand Barnola a demandé si c’est vrai que je me marie, il a raconté à maman qu’il y a eu une conversation chez Francia, j’étais le sujet de cette conversation. On a dit que j’étais une coquette5 effroyable, si jeune et si expérimentée. Ricardo, tout en me louant à ma mère, a dit que j’avais beaucoup d’ennemis.
— Oh ! dit maman, pas elle, nous peut-être, mais elle !
— Non Madame, pas vous, mais elle et des ennemis personnels, les Boutowsky. Et on a dit à la préfète toutes sortes de choses de Mlle Marie.
Je tombe des nues ! Ma parole d’honneur ! Les Boutowsky que je ne connais pas, auxquelles je n’ai jamais parlé ! Les Francia, la préfète ! Tous ces gens qui me déchirent qui me calomnient ! Tous ces gens qui ne me connaissent pas !
Quand je les voyais passer en voiture il me semblait qu’ils m’ignoraient entièrement.
Ils s’occupent de moi et en mal ! Se souvient-on du pauvre Abramovitch qui est mort il y a trois ans ? Lui aussi a assisté à un déchirement de ma personne chez le consul, et « J’ai pris votre défense » a-t-il dit. J’avais treize ans et demi !
Il y a quatre ans j’avais douze ans et demi et Patton venait déjà dire à maman que j’allais à la Promenade pour montrer mon petit pied. Bon Dieu ! Est-ce ma faute si je suis bien faite ou si j’ai un petit pied.
Oh ! je me souviens à présent des regards de toutes ces femmes, les Bueno, d’Auzac, Decrais, Francia ! Et moi qui me disait de chacune d’elle:
— Elle me regarde avec de bons yeux, je lui plais peut-être, je l’aime !
Mais que leur ai-je fait !
D’un côté c’est consolant, si j’étais laide on ne me remarquerait pas. Oui, voilà, je suis jolie et élégante, les autres femmes n’aiment pas cela, mais ce ne serait rien si je faisais partie de leur bande vipéreuse [sic], mais je suis à part, de côté, c’est bien facile de m’écraser, de me calomnier. Je suis en dehors de tout, une position atroce, ni demoiselle du monde, ni paysanne, ni fille publique.
Et tous ces gens-là ont des relations partout, et mon nom écorché passe de bouche en bouche, et on me fait une abominable popularité ! Avant d’avoir vu ce monde que je demande à grands cris, avant de l’avoir. Une créature isolée, rejetée, unprotected6; qui ose être jolie, qui ose être la plus élégante, qui ose être toujours mise comme personne tout en restant simple ! Crachons-lui dessus, c’est ça ! Mon Dieu je ne les blâme pas, j’en ferais sans doute autant à leur place.
Seulement je ne puis m’empêcher de me désespérer sur mon affreux sort ! Tout le monde sort ! Tout le monde contre moi, avant de savoir ce que je suis ! ou si j’ai un petit pied.
Tout le monde parle mal de moi ! Tout m’est hostile ! Pourquoi ?
Est-ce parce que je voulais aimer tout le monde ?
Et on s’occupe, on parle beaucoup de moi, je suis un personnage, on me calomnie !
C’est pour cela qu’ils me regardaient tous à Nice !
Et moi qui pensais être regardée en bien ! Ils ne me regardaient que pour me salir, me calomnier infâmement ! Moi qui ne leur ai jamais rien fait !
Et tous ces gens-là ont des relations partout, et mon nom écorché passe de bouche en bouche, et on me fait une abominable popularité ! Avant d’avoir vu ce monde que je demande à grands cris, avant de l’avoir connu, j’en suis calomniée vilement.
Comment voulez-vous donc que j’aie de bonnes intentions, comment voulez-vous que je ne sois pas aigrie contre eux, comment voulez-vous que je ne pleure pas toutes mes larmes !
C’est curieux. Tout le monde contre moi, non plus contre nous mais contre moi !
Que faire ? Pleurer, tâcher de gagner la faveur de ceux qui me méprisent ? Je ne me sens pas le caractère de Diogène7 et un suprême dédain de toutes choses n’est pas dans ma nature. Alors s’acharner contre mes idiots persécuteurs, seule contre tous... Non, j’aime mieux me casser la tête !
Et Dieu ? Dieu ne se fiche pas mal d’un grain de sable de plus ou de moins dans son immense sablier ! Ma mort ne lui fera rien puisque ma douleur ne le touche pas, puisqu’il me voit nuit et jour fondre en larmes, puisqu’il voit à chaque instant une âme chrétienne se désespérer à se briser, et que cela ne lui fait rien !
Il n’y a personne d’aussi misérable que moi car, dans le sombre du désespoir, je doute de tout.
Que reste-t-il à l’homme qui ne croit en rien !
Mon Dieu, ôtez-moi ces pensées, faites-moi croire en vous, en votre Fils et en la Vierge Marie ! Mon Dieu prenez-moi en pitié, mon Dieu montrez-vous clément !
Sainte Marie, priez Dieu pour moi ! Jésus, priez Dieu pour moi !
Dieu ! Dieu ! Dieu Ayez pitié de moi, pardonnez-moi !
Je me souviens de mon rêve, le voici: J’étais au théâtre, dans une baignoire de face, dans la première loge à gauche était Nadinka, la femme d’Alexandre. On me donna tout un paquet de chemises et pantalons neufs et on me dit d’aller les lui porter.. A côté d’elle était Audiffret, il me salue à peine, je lui tends la main, et lui me tend la sienne, mais sa [main] était petite, rouge crochue.
Tout à coup je me souviens avoir tordu le cou à Barnola et avoir jeté sa tête dans un bassin, mais le trou par lequel l’eau doit s’écouler est grillé, la tête est restée dans le bassin, je supplie de me laisser aller, on me retient, enfin je cours avec Dina qui parvient à faire disparaître cette tête. Et sur sa porte j’en vois une autre, mais inconnue, aussi détachée du tronc et morte.
Puis je vois la Promenade des Anglais, et la mer est toute couverte de pies noires, je regardais ces pies lorsqu’elles se mirent toutes à battre des ailes:
— Qu’est-ce que c’est ? demandai-je.
— C’est, me répondit-on, qu’elles sont toutes prises dans un immense filet.
Je m’étonnais de ce que les oiseaux ne s’envolaient pas n’étant pris que par en bas. A mesure que l’on tirait le filet les pies se rapprochaient du bord, en battant terriblement des ailes, et l’espace libre laissé par elles se remplissait de petits cygnes blancs dont les cous étaient magnifiquement illuminés par le soleil.
J’admirais encore ces nouveaux oiseaux, lorsque tout près du bord passèrent, deux par deux et rapides comme des flèches, des gens habillés de blanc, sur des vélocipèdes8 blancs qui tout en étant mis en mouvement par les pieds de ces gens, étaient en outre traines, chacun par deux ravissants petits chevaux blancs qui courraient sur la surface de l’eau.
Voilà, pensai-je, je croyais que rien ne pourrait plus me surprendre et voyez !
C’est un rêve étrange n’est-ce pas ? Je voudrais un Joseph9 pour m’expliquer ces pies noires et ces cygnes blancs, et ces chevaux blancs courant sur la mer.
Poznámky
Monseigneur de Falloux: Frédéric de Falloux du Coudray (1807–1884), a prelate of the Roman Curia (regent of the Apostolic Chancery), created cardinal in 1877; not to be confused with his younger brother, the Catholic legitimist politician and writer Alfred, comte de Falloux (1811–1886). (Sources: fr.wikipedia, «Frédéric de Falloux du Coudray» and Wikidata Q1079623: born 15 August 1807, died 22 June 1884; the BnF authority record and Find a Grave give 1815, which conflicts with those sources and with his being the elder brother. Alfred: Académie française notice, 1811–1886.) ↩
Cardinal Giacomo Antonelli (1806–1876), Papal Secretary of State under Pius IX, widely regarded as the real power behind the papacy. ↩
The Swiss Guards of the Vatican are famous for their distinctive striped yellow and blue uniforms, designed (according to tradition) by Michelangelo. ↩
"Un Suisse" — a Swiss Guard; the Pope's personal bodyguard corps, recruited exclusively from Switzerland since the 16th century. ↩
Coquette: in the 1870s, a woman who deliberately attracted and toyed with men's affections; a considerably stronger term than the modern English use. ↩
Unprotected — in English in the original. ↩
Diogenes of Sinope (c. 412–323 BC), Cynic philosopher who rejected social conventions and lived with supreme indifference to worldly opinion. ↩
Velocipede: an early form of bicycle, the fashionable term in the 1870s. ↩
An allusion to Joseph in Genesis 41, who interpreted Pharaoh's dreams. Marie wishes for a dream-interpreter. ↩