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Mercredi, 15 décembre 1875
La matin j’étais en ville pour diverses choses pour mes chambres et j’ai rencontré Markoff.
J’ai rêvé que je n’allais plus à Rome, mais prenais des maîtres ici et m’occupais à arranger ma maison. Si je faisais du rêve une réalité ? Mais lorsque je dis cela, mes mères1 s’échangent un coup d’œil et disent que je partirai dimanche.
Vedete !2
Miss Robenson, maigrie, fanée, vieillie, peinte, à l’air malade, en chapeau bleu et or, se promène avec Prodgers. En voyant la Pointue mais jolie Américaine dans cet état je deviens un peu plus gaie. Nous allons avec mes Grâces chez Rumpelmayer, mais en passant devant le Cercle de la Méditerranée, je vois cent voitures près de la porte. C’est la première matinée dansante aujourd’hui. Je penche la tête de côté et, profitant du crépuscule, pleure.
Maman reste chez Nina pour éviter l’orage.
Je monte chez moi et, en passant, arrache la portière de l’escalier et la jette au diable.
On croit pas à mon chagrin, à mon désespoir, parce que je pleure et je ris en même temps.
Je voulais écrire de suite en rentrant, mais heureusement je me suis ravisée, il m’aurait fallu me lamenter pendant trente pages, tandis qu’à présent je suis abrutie, je dirai seulement qu’à dîner je suis restée les yeux fermés et accablant tout le monde de ma mauvaise humeur, pleurant, riant, faisant des bêtises, dont papa, qui ne comprend rien, et Dina qui tâche de m’égayer, riaient. Ma tante ne dit rien ou bien me dit des impertinences.
Cela vous semble étrange n’est-ce pas ? Impertinences dans ce sens chez moi c’est ainsi.3
Après m’être démenée de tous côtés, m’être tenue le front appuyé contre le mur, les yeux fermés, la figure dans les mains, en un mot dans toutes les poses de Napoléon, je prends une tasse de thé.
- Tenez, dis-je, je vais casser cette tasse, ce n’est pas assez pour moi de casser, il faut le dire, puis casser, puis le dire encore.
Et je casse cette tasse, puis ouvrant la porte d’un coup d’épaule remonte chez moi.
La Robenson était là, lui aussi. Je voulais tant y être, voir tout le monde !
Comprenez ma peine ! Comprenez mon chagrin ! Mettez-vous à ma place pour un instant et vous ne rirez pas !
Etre le premier écrivain du monde, épuiser toute son éloquence, tout son savoir, tout son cœur, employer les expressions les plus désespérées, les plus frappantes, les plus affreuses, ne suffiraient pas pour peindre mon état !
Une actrice le pourrait peut-être dans un drame, mais alors ce serait assister à la presque réalité.
Avant j’avais des jours clairs, des heures heureuses, à présent toute ma vie n’est qu’un déchirement de chaque minute ! Ça ne peut durer ainsi, ou ça changera ou je deviendrai malade ou folle. Je lis dans “Le Figaro”:
“M. le duc de Hamilton, retour d’Allemagne, est arrivé hier à Paris”.
O ! mes chers rêves, mes espérances enfantines, mes amours innocentes ! Tout cela est broyé, écrasé, mêlé à la fange de l’humiliation, arrosé de larmes amères !
Est-ce que j’ai encore une pensée propre au monde ! Non, tout est sali, abîmé, tué !
Et moi qui croyais n’être au monde que pour la joie !
Oui, il vaut mieux partir ! A chaque soirée, à chaque réception, à chaque grande promenade, je perdrai un mois de ma vie et gagnerai une ride sur le visage.
Mon Dieu ! Ciel, terre, enfer, paradis !
Poznámky
mes mères: my mothers — Marie's habitual plural for her mother and aunt together. ↩
Vedete! (Italian): You see! — a rhetorical appeal to the reader to witness her situation. ↩
Marie notes that she uses "impertinences" in a particular personal sense — not rudeness in the usual manner but something more specifically wounding to her. ↩