Dimanche, 12 décembre 1875

J’ai oublié de dire qu’il y a de cela deux jours Fiouloulou a été chez nous, M. Barbier aussi. Barbier est un bon vieux monsieur du cercle Masséna, qui nous est connu depuis longtemps et qui était l’ami du comte de Barrème qui est mort l’hiver dernier.
Je suis allée toute seule à l’église, et de là chez Nina.
Après avoir déjeuné chez elle, je prends Giro et nous allons à pied chez nous. Il était déjà une heure et demie et nous étions fort regardées. Mais je ne m’en fiche pas mal. Il fait un temps superbe et un monde fou quand nous sortons. La musique venait de faire entendre sa dernière note et tant il y avait de voitures que la notre fut arrêtée par ce flot de monde, juste devant le jardin public.
De Gonzalès père à pied dans la foule me fait un charmant salut et s’approche, pendant que le Surprenant qui était avec lui me salue et reste en arrière. Faquin !
Mais la circulation se rétablit et nous partons au pas au milieu d’une haie formée par la jeunesse niçoise.
Ils ont tous ôté leurs chapeaux et il m’a semblé que j’étais « la fille d’un roi qu’on salue au passage ».
Nous rencontrons cent fois le Surprenant, qui descendu de sa carriole, m’honore d’un second coup de chapeau. Animal !
Je m’amuse, je ris comme une folle.
Il paraît que je n’ai pas changé, les comtes de Lesser et Dounin-Barkovsky que j’ai connus à Ostende me reconnaissent, et, en me rencontrant dans une remise où je vais commander un panier pour demain, me demandent la permission de venir présenter leurs hommages, permission que j’accorde.
Varpahovsky dîne chez nous et, tout de suite après dîner, je monte chez moi et nous nous enfermons avec Giro pour rire sans raison aucune, et pour bavarder du Surprenant. Olga dit à chaque instant et par toutes sortes de choses qu’elle est amoureuse folle de lui, et quand je demande:
— Allons, avoue, tu l’aimes ?
— Non, je te jure que non ! me répond-telle.
Pourquoi avons-nous tant ri ? Delectabile tempus ! Avec quel plaisir je m’en souviendrai plus tard.
Tout est convenu pour la plantation de Tu pourriras ! sur la grille. Ce sera le veille de mon départ.
A neuf heures quand la fille s’apprête à partir on me donne une carte: Albert Paul Gautier.
Je m’enveloppe dans ma fourrure, et descends, et trouve l’immense garçon dans l’antichambre.
Les salons ne sont pas eclaires, c’est toute une affaire. Mais je ne me gene pas et continue ma folle gaite devant le Nicois qui prend le the avec nous jusqu’a onze heures.
Alors, comme des conspirateurs, doucement et avec mille précautions, moi et Giro montons en voiture, pendant que ma tante est encore au salon, et allons courir la ville en riant et fumant.
Nous avons découpé un roi de trèfle, nous lui avons attaché avec une épingle un grand cœur rouge, percé d’une flèche, sur la poitrine et, l’ayant mis dans une enveloppe sur laquelle Giro écrit cette adresse:
à Emile d’Audiffret,
Tour Audiffret, nous jetons cela dans une boîte à lettres.
Et il nous semble avoir accompli une œuvre fort importante.
Ma tante, parce que Audiffret était avec de Gonzalès, me dit qu’il fait la cour à sa fille. Et je suis très jalouse.
Eh pourquoi ? Puisque je ne m’en occupe plus, puisque je ne l’aime pas ! N’importe, je suis très jalouse tout de même. Je ne veux pas qu’on me le prenne !
Et mon bel inconnu, le tout à fait beau. Je sais qui il est ! C’est lord Loftus, l’autre n’était pas lord Loftus, l’autre avait l’air d’un sac, mais celui-là c’est Loftus ! à présent je m’en souviens ! Je m’en souviens à Bade, il était souvent avec lady Folkner, il avait sept [?] ans alors, il n’était qu’un enfant. Je me le rappelle parfaitement, oh oui, j’en suis sûre, c’est lui...
Je le veux, je veux l’adorer.
Je n’ai jamais rien vu de plus beau que lui. Je suis exaltée et fiévreuse ! Je veux le voir ! Je veux, je veux, je veux, je veux, je veux !!
Et il ne se montre pas, quand il y a une femme prête à l’adorer ! Entends-tu, misérable Anglais, je suis prête à t’adorer, car tu es le plus beau des hommes et même des chiens !
Est-ce assez absurde d’être femme !
Il connaît les Leech. Je l’ai vu entrer au n° 57 chez ces Américains à la face de canari !
Bigre de bigre ! Suis-je assez canaille.
Non, je suis très poétique quand les circonstances le permettent, et j’aime beaucoup la lune !

Poznámky

Delectabile tempus (Latin): delightful time; mock-formal nostalgia for the present moment. ↩
Bade: Baden-Baden, the fashionable German spa town frequented by European aristocracy. ↩