Deník Marie Bashkirtseff

Les cartes prédisent des grands désagréments à cause du roi brun. C'est effrayant.
Ce matin je suis sortie sur le balcon du pavillon et regardais avec mon binocle un joli bateau à voile, pendant assez longtemps, puis je me tournai vers le château, mais à peine l'ai-je fait que je vis l'homme à sa fenêtre, alors je rentrai vite. Il me gène, il me confond, s'il pouvait s'en aller d'ici il m'obligerait beaucoup. Jamais il n'a été sur le pied d'une simple connaissance et à présent, avec ce froid il est sur un pied tout à fait extraordinaire.
Et cette première représentation de l'Opéra, que je me préparais à avoir si belle ! Tout au diable à présent ! Je comptais avoir la loge pleine de monde ! Ah ! bien oui, compte là-dessus !
Non, décidément rien ne me réussit, c'est à se casser la tète.
Difficile de trouver une personne plus découragée que moi en ce moment. Et ces maudites cartes ! Je ne puis plus voir sans colère la dame de cœur.
Tiens ! vous souvenez-vous qu'on a commencé par taquiner Dina avec Audiffret, tout à fait au commencement, il y a un an de cela ? Comme c'est étrange. Non, franchement, il me faut devenir raisonnable et monter sur mon piédestal, m'élever au-dessus de ces misères. Je suis si décollée et découragée que je consens à tout, pourvu que je ne devienne pas malade. Pourvu qu'on ne ...
Horreur ! Dieu, ôtez-moi ces pensées !
Je vais m'habiller et sortir.
Vous est-il jamais arriver de tout manquer ? La coiffure va mal, le chapeau se déplace à chaque instant, le volant du jupon se déchire à chaque pas que je fais, les cailloux entrent dans mes pantoufles, traversent les bas et me piquent les pieds !
Nous allons à la musique puis au magasin anglais, je me commande une jaquette de flanelle blanche et une redingote grise comme Audiffret, c'est assez porté, mais mis par moi ce sera nouveau.
Nous descendons de voiture et au bout de quelques minutes je vois venir Audiffret avec... avec Désiré.
— Bonjour Madame, fait Audiffret.
— Bonjour Monsieur, dit en même temps ma tante, et nous les quatre nous nous arrêtons un instant comme hésitant, puis on se passe; ce qui fait la position la plus ridicule du monde.
Voilà mes rois de trèfle et de cœur !
Nous les rencontrons encore et cette fois je fais une mine superbe. Cette canaille niçoise a empêché Godard de s'approcher de moi, il l'a presque tiré par la manche.
Moi et ma tante, toutes les deux nous sommes furieuses; nous allons encore au magasin anglais, chez Manby, pour y retrouver Dina et la voiture, et nous y trouvons les Sapogenikoff, je suis si énervée que le moindre mot me met en fureur, on me demande des conseils, je les donne avec rage, cours par le magasin et me conduis comme une folle. Le moindre mot, on me dit bonjour et je suis furieuse.
Je me tiens à quatre pour ne pas battre tout le monde.
Si vous croyez que c'est pour Audiffret, vous vous trompez, c'est simplement pour cette ridicule position à la Promenade et pour Godard. Ça a été laid, ridicule ! Mais attendez ! On conduit Marie chez Visconti, tout le long de la route je tremblais de crainte que Dina n'invite mes Grâces au théâtre. Ajoutez à cet agrément une boîte de bois au fond de la voiture dont le coin m'entrait dans le mollet.
Ce n'est pas tout, en repassant par la Promenade, ayant déposé Marie chez elle, nous voyons Nina et Olga sur un banc, et, juste au moment où nous passions, Audiffret s'approche d'elles et leur amène l'imbécile Godard. Vous voyez cela d'ici ! Ah ! pour ce crétin de Désiré je me ferai du mauvais sang.
Je ne renferme pas ma colère en moi, mais au contraire ne cesse de parler.
— Vous savez, je suis en humeur d'aller souffleter ces deux femmes !
— Mais est-ce leur faute ! s'écrie ma tante.
— Mais est-ce mon affaire. Pour faire n'importe quelle chose il ne me faut qu'avoir envie de la faire. Dans un moment pour un million je ne les souffleterais pas, mais à présent, pour rien et avec plaisir. Quand j'ai envie je trouve tout convenable, tout faisable, tout bien. Mais une chose m'empêche, c'est que je me scandaliserais. Ah ! si j'étais mariée !
— Mais ma chère, objecte Dina, pourquoi ?
— Pourquoi ? Parce qu'alors je descendrais de voiture, tu les vois, ces deux marchandes russes, je leur souris en ce moment, eh bien je descendrais et je leur donnerais à chacune une claque. Ah ! comme ce serait bien ! Quel bruit agréable ! Mais je ne puis pas, une demoiselle ne peut pas.
— Attendez, continuai-je, ce soir nous irons au théâtre, je ne prendrai pas les Sapogenikoff avec moi, et nous verrons bien qui viendra et qui ne viendra pas !
Je rentre exaspérée, misérable et Frédéric ce chien maudit se jette sur moi tout joyeux, je monte l'escalier, et il me poursuit de ses caresses; j'eus patience jusqu'au bout, mais arrivée dans ma chambre je lui donnai un tel coup de pied qu'il s'en alla, hurlant sous le lit, mais au bout de deux minutes revint en remuant sa queue et en me regardant comme pour demander pardon. Oh ! les chiens. Le moyen de les détester même quand on déteste tout ! Comme moi à présent.
Je fais lentement toilette, en blanc comme toujours, coiffée aussi comme toujours, légèrement et gracieusement, comme les manches de la robe sont assez courtes je mets de longs gants blancs. Je suis aussi bien que possible.
Barnola vint de suite chez nous et pendant qu'il était là, le Surprenant fit son entrée. Heureusement je tenais le binocle devant les yeux car j'ai rougi beaucoup.
Tout le monde vient, même Saëtone, Pépino cet immense bâton de télégraphe, vient tout rose et animé. Cette grosse tête pense pouvoir plaire, pense qu'on s'occupe de lui, qu'on lui parle pour lui ! Il me fâche et me fait rire ! Il me fait les doux yeux ! J'ai besoin de cela n'est-ce pas ? Comme les hommes sont bêtes ! Ils ne voient rien !
Avec ses moustaches retroussées, ses petites moustaches au-dessus de sa petite bouche.
## (suite)
[Dans la marge: Pépino que je nomme brute était un des plus beaux garçons du monde.]
Ses gros yeux noirs, oh ! quelle brute !
La pièce qu'on donne est un grand drame en trois tableaux, j'avais donc du temps pour attendre, et j'attendais tout en ayant l'air de m'occuper beaucoup de l'immense Gautier que je voudrais rosser !
Je suis gaie, je craignais une défection générale, mais puisqu'ils sont tous venus, je suis contente. Je craignais tant !
Oui, tous, excepté le Surprenant. Mais je ne suis pas furieuse.
Pourvu que les autres viennent. Lui, n'est jamais comme les autres, quand il s'intéresse il vient à chaque instant, mais aussitôt qu'une autre idée lui passe par la tête il plante carrément et ne s'occupe plus de rien. L'hiver dernier c'était la belle-mère de la Prodgers, et tous les jours on voyait sa voiture devant le n° 17, un peu plus tard ce fut Mlle Bueno qu'il a plantée-là, et qui s'en est allée se consolant avec Pépino juste comme moi, enfin au printemps vint mon tour; c'est tout de même vexant de penser que nous sommes des misérables créatures passives qu'on prend et qu'on rejette à volonté.
[En travers: Je suis trop enfant ! Pour peu que je le voie parler à quelqu'un je m'imagine et puis alors plantée-là. Serine, va !]
L'homme ne bouge pas de sa loge, la tête renversée sur le dossier du fauteuil il a l'air de s'ennuyer prodigieusement.
— Il le fait exprès, dit ma tante, il a très envie de venir, et il s'ennuie, mais il ne viendra pas. Et il en a grande envie, car j'ai surpris comme il regarde ici, de derrière Roissard, et il observe tout ce qui se passe ici.
— Encore ! dis-je, toujours exprès ! Tenez, Madame, vous êtes bête !
Ceci, bien entendu, n'est pas dit devant tout le monde.
— Allons venez, me dit ma tante, à la sortie.
— Oui, Madame, permettez seulement que je ramasse ma robe, - et je m'incline pour pouvoir plus facilement en me relevant rencontrer les yeux du Surprenant que je sentais là, et en effet en relevant la tête je me trouvai en face de l'homme qui me salue avec une froide gravité...
Je lui dis bonsoir en souriant.
Maman, à peine rentrée de Monaco, ne dort pas encore et nous allons chez elle, lui raconter tout.
— Mais, dit-elle, on me l'a cent fois dit, il est ainsi, même Ambroise m'a dit: Madame, Monsieur Emile fait la cour à toutes les demoiselles, il n'en passe pas une seule.
— Oui, oui, Madame, répondis-je en riant, je le sais, comme cet hiver avec Bueno qui s'est consolée avec Pépino, comme moi.
Je vais me coucher à une heure, tranquille et rassurée. Pourvu que les autres, et lui, quant à lui résignons-nous.