Deník Marie Bashkirtseff

Qu'est-ce que me disaient les cartes !
De la glace ! Zéro degré. Sapristi !
J'étais trop calme hier, la voilà cette fureur qui ne voulait pas venir !
Je n'étais pas furieuse, je le suis, soyez tranquille !
Les miens, qui sont sortis avant moi, m'annoncent Audiffret se promenant en voiture à deux roues, livrée etc. Mais tellement ce garçon m'a refroidie et découragée que je ne fais aucune diligence.
En effet je le vois conduisant sa petite voiture de l'année dernière.
Je suis à pied, ma tante s'anime, je ne bouge pas, on n'est sûr de rien.
— Voilà Girofla, dit-elle, qui vient à pied à notre rencontre.
— Ah ! mon Dieu, comme je vais rougir terriblement.
Je n'ai pas rougi, et il nous passa en saluant une seconde fois mais sans s'arrêter. Voilà un véritable coup de tonnerre ! On ne se figurera jamais ma colère, ma confusion. Oh ! je suis si offensée !
Ma tante risque quelques plaisanteries sur la livrée et le cheval, et le tube, auxquelles je réponds sans affectation. Je me sentais en sautant dans la mer du haut du pont. Froid, peur !
[Une ligne cancellée]
Maman s'arrête auprès de nous en voiture, mais ma tante me prie de marcher encore ayant aperçu de loin le Surprenant. Mais le Surprenant passe comme la première fois.
— Il ne s'approche pas ! dit ma tante.
— Et vous me faites marcher pour qu'il s'approche, répondis-je. C'est inutile, il ne s'approchera pas !
De nouveau la voiture revient et de nouveau on voit de loin venir l'homme, mais cette fois j'ouvre la portière et monte vite, je ne voulais pas d'une troisième vexation !
Je me taisais car je sentais que je pleurerais si je parlais.
— Ah ! mais, m'écriai-je enfin, répondant à toutes à la fois, voulez-vous bien cesser vos excuses, et vos commentaires adoucissants ! Ah ! si ce n'était vous, comme je serais tranquille.
Mais, ô étonnement, voilà venir sur la Promenade Nina avec Giroflé, Giroflé imitant ma tournure et ma manière de saluer.
— Bon, dis-je, en voilà encore deux à la chasse au Girofla !
Et nous nous promenons de long en large pour observer le passage de Vénus devant le soleil. Heureusement, bien heureusement Vénus n'attire pas la soleil et tout se passe bien, bien pour moi, pas pour cette malheureuse fille qui s'est redressée, qui a pris son air le plus superbe et qui les mains croisées à la taille, attendait.
— Ah ! que c'était drôle !
— Cesserez-vous vos bêtises, Madame ? m'écriai-je, pourquoi ces courses ! Et ces yeux que vous me faites ! Voilà ce qui me tourmente ! Ce sont vos regards de travers, vos commentaires !
[Une ligne cancellée: Je monte chez Nina.]
— Il n'y a rien d'extraordinaire ici, répondit maman, jamais depuis le commencement je n'ai regardé Audiffret comme un parti convenable, mais puisqu'il a fait connaissance, puisqu'il vient chez nous, il est bien naturel que j'aime mieux le voir, le préférant aux autres.
Nous montons chez Nina, cette bonne femme m'a fâchée et fait rire en même temps.
— La première chose qu'il faudra faire à Rome, dit maman, c'est prendre des professeurs de chant et de peinture.
— Oui, dis-je, et je vais commencer à aller dans les galeries.
— Mais qu'allez-vous donc faire dans les galeries ! fit Nina.
— Mais copier, étudier !
— Oh ! mais vous êtes si loin de cela, dit-elle avec conviction.
Vous l'entendez, cette folle me juge ainsi. Mais ah ! Je m'en moque. Chaque mère a ses faiblesses et ses aveuglements.
Je brûlais de rentrer.
Je suis souverainement ennuyée, offensée, chagrinée !
Le spectre abominable, l'abomination, le poison de tout, le serpent affreux, me revint à l'esprit ! Cet homme abhorré dont par superstition je ne veux pas écrire le nom. Cet homme dégoûtant, ce baron abominable qui me gâte tout, qui m'empoisonne toutes les pensées !
Prends, Garde, ce pourra être comme avec... - cette voix infernale qui me crie toujours la même chose ! Oh ! non, Mon Dieu, ici ce ne sera pas ainsi, celui-ci ne ressemble en rien à l'autre horreur ! Grand Dieu faites-le moi oublier !
Je ne veux plus en parler, je ne veux plus jamais en parler ! Tout en écrivant je fais de temps en temps les cartes, quatre as sont sortis
— Qui sait, dit maman, peut-être qu'on lui a dit que c'est nous qui nous occupons tellement de lui, car les Sapogenikoff causent avec tous les domestiques, et cherchent des renseignements partout, et on lui dit peut-être que c'est nous. Et puis ce bruit de mariage, il ne veut pas l'accréditer et jette du froid.
C'est vrai, oui du froid, ce froid, cette glace morale me donne froid physiquement.
— Il est très beau, ajouta ma mère.
— Oui, très beau, répéta ma tante.
— Que le diable vous emporte, pensa leur fille, pourquoi me dire ce que je sais, et entretenir en moi des pensées qui devraient être honteusement chassées !
On donne "Barbe bleue", il est au théâtre.
Que je l'aime ou que je ne l'aime pas, peu importe! Mais il importe que tout ce qui le touche m'importe. C'est vraiment malheureux d'avoir le cœur tendre ! Je pense et repense à tout depuis le commencement. Je suis plus superstitieuse que jamais et je frissonne à la vue de cartes heureuses, des cartes qui prédisent ce que je désire tant, tant tant !
Encore quelqu'un qui sonne, il est dix heures et demie et folle que je suis je me jette dans le corridor et regarde en bas toute frémissante, et en vain ! Voilà, à présent je me le représente au théâtre, les yeux fermés je le vois et mon cœur bat et je suis prête à pleurer.
Tenez, la dame de carreau vient de sortir sur le cœur du roi de trèfle et je souris et je suis heureuse ! S'il m'aimait même il ne pourrait jamais penser à moi autant que moi à lui.
Car il a une foule d'occupations, il joue, il est accompagné de tout un bataclan, il va partout, tandis que moi [je suis] cachée, presque toute la journée seule, toute ma vie est réglée sur les mouvements de la personne qui m'occupe, je ne pense qu'à elle, je ne fais rien que pour elle, je ne vis que par elle. Comprenez, combien un pareil caractère est tourmentable ! Pour les moindres choses je tombe de haut en bas, je vois tout en noir, je me désole, je pleure ! Que les cartes disent qu'il m'aime et je sauterais comme une folle ! Plusieurs fois ce soir elles l'ont dit, ah ! si on pouvait alors voir dans mon cœur !
Oh ! elles viennent de me dire un tas de choses agréables et je suis toute égayée et ranimée.
A chaque refroidissement il me paraît un grand prince, tous ses actes me semblent pleins de noblesse et de majesté.
Je ne suis qu'une folle.
Mon humeur est plus changeante que le vent.
Aujourd'hui tout est noir, je pleure pour tout, pour Rome, pour Girofla, pour tout ! Je m'humilie, j'aime, je me roule dans la boue !
Détestable caractère !
Si indécise, si misérable, je suis ! Ce que disent les cartes, on ne peut croire, aujourd'hui je les ai tirées plus de cent fois.
Non, non, non, tout me manque, tout me manque ! Folle, folle, folle, ne vois-tu pas que tu es maudite dans les moindres choses ! Pour une plaisanterie, pour ce que toutes les femmes ont sans le demander, je me roule par terre, je prie Dieu !
Dieu qui ne m'écoute pas ! Est-ce chose si extraordinaire qu'un garçon amoureux d'une fille, que je doive l'implorer à genoux, avec des larmes !
Ce qui me met en furie, ce qui me fait rager, c'est que pour une pareille bêtise je tombe dans le tragique tandis que lui n'y pense même pas et en ce moment peut-être applaudit à quelque chanson bouffonne ou grimace avec la Prodgers sans plus se soucier de moi que si je n'existais pas !
Pourquoi aime-t-on les autres !
C'est parce qu'on aime les autres femmes, parce qu'elles ont des amoureux sans le demander à Dieu, que je rage, que je suis furieuse !
La Robenson, cette Pointue Américaine, ne prononce même pas le nom de Dieu, ne sait pas ce que c'est que prier de toute son âme, parler à Dieu, s'exalter, être en extase comme moi, et cet homme l'a aimée, et il a dit que c'était une affaire "sainte".
Je vous en supplie, ne prenez pas ces réflexions pour de l'amour, prenez les pour ce qu'elle sont, mettez-vous à ma place et vous me comprendrez et vous parlerez comme moi !, d'autant plus que je ne nie jamais quand j'aime, j'aime. Je ne me trompe pas non plus, je vois malheureusement trop clair !
Mettez-vous à ma place, et vous comprendrez ma vexation, mon dépit. Demander la chose la plus simple, la plus possible ! la demander comme une grâce, comme un bonheur depuis tant de temps, croire en Dieu, Le prier et ne rien avoir.
Bon, je vois d'ici les gens qui se moquent de moi parce que je mêle Dieu dans tout.
Moquez-vous, mais si vous étiez à ma place vous seriez aussi furieuse que moi ! Quand je demandais, moi petite fille âgée de treize ans, d'être aimée par le duc de Hamilton, de lui faire abandonner Gioia, alors je demandais beaucoup trop, mais à présent !
Qu'est-ce que je demande ?
Plaire à Audiffret, un viveur niçois ! Mais une pareille chose ne devrait pas se demander !
Tant il y a de difficultés que je m'imagine que c'est un prince et sa conquête me semble aussi difficile que celle d'un royaume, la plus sale chose, en résistant, acquiert de la valeur !
Ce qui est curieux, c'est que dès le premier moment, lorsqu'on l'a présenté sur la plage, je l'ai regardé en ennemi. Lui et moi me semblaient alors, deux adversaires mis enfin face à face et prêts à combattre. C'était mon premier sentiment. Et je ne me suis pas trompée ! Oh ! rage, fureur ! impossible à imaginer !
Oh ! mon Dieu !
Impossible de partir, l'argent n'est pas encore arrivé. Connaissez-vous un empêchement plus réel, plus dégoûtant, plus fort que celui-là ?
Il y a des moments où je doute de tout, où tout me paraît affreux !
Mon vilain caractère donne de l'importance à tout, ne vais-je pas à présent me ressouvenir d'une foule de choses et d'en faire des événements, et comparer, et regretter !