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Dimanche, 24 octobre 1875
Note des éditeurs
[Coin de page manquant ?]
Pièce insérée · maxime sur la page de titre du Livre 48
Sais tout, fais tout, [?] décide tout [?] tout [?] tout... [?] te
Nous allons chercher mes Grâces pour aller ensemble à l’église, un peu avant leur maison le Surprenant nous dépasse et lève la tête avec affectation devant les fenêtres des Sapogenikoff.
Mais comme j’ai décidé hier de ne plus m’en occuper je ne rougis pas et n’en dis mot.
Je suis toute naturelle et taquine Olga qui est rouge et inspirée. Je lui donne Bibi tout comme un autre, elle est ravie.
Je ne suis pas fâchée contre moi, j’ai dit une bêtise comme un talisman, ce talisman n’a pas de succès, eh bien, je ne veux pas me faire du mauvais sang. Le principal, ce que je crains le plus, c’est le mépris général. Au besoin je me contenterai d’une simple politesse, pourvu qu’on ne se détourne pas et je suis tranquille.
Giroflé rayonne, nous la marions avec Girofla et chacun compose une scène future. On déploie beaucoup d’imagination et on rit, les uns des histoires des autres. C’est un passe-temps, un amusement veux-je dire, très employé entre nous.
Antonoff, vous ne savez pas ce que c’est qu’Antonoff, c’est un homme assez curieux, il raconte lui-même son histoire. Il était un misérable commis dans je ne sais quelle boutique à Pétersbourg lorsqu’il s’aperçut que c’était stupide de croupir dans un bas-fond. S’étant arperçu de cela, il se trouva une dot avec une femme excessivement laide et devint marchand lui-même. Marchand de nouveautés, il se fait une grande fortune, six cent mille roubles, dit-on, alors il abandonna sa femme en lui payant une indemnité, liquida, vendit sa firme et vint avec une actrice, une chanteuse, à Nice, ce complaisant réceptacle de toute chose, de la feuille de rose, comme de la feuille de laurier.
L’actrice, Mme Kronneberg, passait pour sa femme. Ayant une jolie voix elle chanta à l’Opéra, avec succès, obtenu surtout à cause de sa position, une dame russe, quasi-amateur etc. Par l’Opéra Bibi-Antonoff connut les célébrités de Nice, viz: Saëtone, d’Audiffret père et fils, etc.
Un beau jour Mme Kronneberg le plante-là, Bibi-Antonoff fait contre mauvaise fortune bon cœur, achète un terrain route de Villefranche et se bâtit une maison. Il est très drôlement mis, avec ces boutons de diamants. Petit, brun, paraissant rond, avec des yeux de poisson, âgé de quarante-cinq ans, en paraissant trente au plus. Ne parle que le russe, aucune éducation. De l’esprit ? L’esprit pratique, l’esprit de spéculation, d’argent, esprit de parvenu.
Vrai, il ne vaut pas cette description, mais c’est qu’il est venu chez Nina, puis chez nous et va faire une fête chez lui dans une semaine pour l’inauguration de sa maison. On s’en moque, et chacun fait de l’esprit sur son compte. Il est veuf depuis deux ans et aspire à prendre une autre compagne. Marie lui plaît, nous en rions assez, Dieu merci.
Il fait chaud, je sors à la Promenade à pied avec Giroflé. Nous examinons scrupuleusement les jardins de Gioia et de Rosalie Léon, à travers la grille.
Permettez que j’y revienne. Vous permettez. Bien, c’est pour dire que si Bibi pense à Olga pour de bon j’aime cela mieux qu’autre chose. Au moins j’ai l’objet sous la main. Piètre compensation.
J’ai encore retrouvé mon fond, il est aussi calme que possible et regarde ma surface en haussant les épaules.
Maman et ma tante prennent un fiacre et nous abandonnent le landau.
Dina, moi, Marie et Olga. Je suis en blanc et jolie, chapeau d’été.
rayé[Quatre lignes cancellées]
Ce n’est que lorsque nous revenons à la musique après un tour à la Promenade que s’approche, que daigne s’approcher M. Emile d’Audiffret, accompagné du fidèle Fiouloulou. Ai-je dit que Chevalier et Fiouloulou avaient seuls fait des visites ? Et voyez, les deux plus mauvais.
Il daigne même dire quelle jolie voiture, que c’est un vrai bouquet de fleurs etc.
— C’est ce que je disais tout à l’heure, dis-je.
— Voyez ! fit-il, avec conviction.
Je me tiens comme un ange, ni rougeur, ni trouble, d’ailleurs il n’y a pas de quoi me vanter, ce n’est pas à mon caractère que je dois ce calme, car si j’étais émue ou troublée je ne saurais pas me contenir. Je me tenais donc bien parce que je n’éprouvais rien d’extraordinaire.
Bibi a toutes sortes de choses sur sa peau, ça me déplaît. Après quelques grimaces avec Giroflé, il se tourne vers nous. Je suis simple et aimable comme avec tous les autres. S’il a compté sur son effet cela doit le contrarier.
Je tâche de ravoir mon portrait en employant une ruse conseillée par ma tante.
- J’ai reçu mes nouvelles photographies, et je vous en donnerai une très jolie, et vous me rendrez l’autre qui est laide, non, vrai, rendez-la moi, je ne veux pas que d’aussi vilaines photographies se répandent, je vous en donnerai une très jolie.
— Mais pas du tout, répondit Monsieur de son air insolent, l’autre est très belle.
— Non, elle est laide.
— Elle est très jolie, et si vous saviez comme elle est bien arrangée à présent !..
— Bah !
— Avec des petites machines, des plantes grimpantes.
— Je sais bien pourquoi vous ne la rendrez pas, c’est que vous ne l’avez plus.
Sur cela monsieur a bien l’honneur de nous saluer.
Nous désirions infiniment l’avoir ce soir chez nous, mais les mamans n’étaient pas là et puis le Surprenant nous a signifié son intention d’aller voir “La Tour de Nesle”1.
Je crois qu’il juge inutile de faire une visite, comme la dernière fois, lorsque nous sommes revenues de Florence, il est tout simplement venu le soir.
Que le diable l’emporte ! Si vous saviez combien je suis heureuse d’être indifférente. Je me suis tenue, je le répète comme un ange, tout comme si rien n’était, comme si ce n’était pas le Surprenant mais Godard ou Fiouloulou ou n’importe qui.
Après dîner moi et Giroflé enveloppées d’un seul manteau sortons doucement et allons sonner chez Gioia et chez Wittgenstein, puis traversons la rue et nous promenons tranquillement.
A la porte nous rencontrons Dina et Marie habillées, Dina en cocher de place, Marie en jockey, en gamin, en je ne sais quoi.
Animées d’une noble ardeur nous montons et nous travestissons comme elles, et ainsi arrangées entrons dans la salle à manger où sont Bihovetz, Ricardo, Nina, Coco, Daniloff et les gens de la maison.
Mais nous étions convenus d’autre chose aussi après cinq minutes nous sortons et, marchant au milieu de la Promenade les bras entrelacés, chantant le chœur des conspirateurs qui est la chanson presque nationale des Niçois et cela avec des voix impossibles. On s’enhardit peu à peu, on va sur la Promenade même, mais là deux messieurs se doutent de notre qualité véritable et se mettent à siffler et nous regardent. La peur me prit, heureusement le chapeau enfoncé sur les yeux ne laissait pas voir ma figure. Et vite nous rentrons, mais par la ruelle et la rue de France pour dépister nos deux hommes. Moi et Giroflé arrivons sans accident, mais Dina roule dans la poussière et Marie par-dessus Dina.
Le landau est à la porte, nous montons et allons nous promener devant le café de la Victoire et le Théâtre Français. C’est juste l’entracte, on nous regarde beaucoup, mais plus à cause du landau que pour autre chose.
Enfin il commençait à être dix heures et demie, nous sommes rentrées. Tous nos visiteurs sont encore là, on me fait chanter des chansons de Thérésa.2 Ricardo se montre enchanté.
Nous rions comme des fous, l’habit de garçon nous permet d’être tout à fait gamin. Et puis Ricardo et Bihovetz sont tout à fait comme il faut et on est sûr avec eux.
Après le chant vient la danse, sans musique. Entraîné par l’exemple tout le monde se lève même la Daniloff, même Bihovetz, Walitsky, Barnola, Nina, tous, tous comme dans “Giroflé-Girofla »3; on est essoufflé et on ne peut pas s’arrêter. Barnola tout en sautillant met un chapeau de femme et fait la timide derrière un rideau, avec sa face brune et barbue !
Cela dure assez longtemps, on se sépare en dansant, en sautant, on a quelque difficulté à se donner la main car pendant que l’un s’élève, l’autre s’abaisse, comme les vagues marines.
La folie a gagné tout le monde, c’était adorable. Et, quand nous restons seules, on parle du Surprenant. Et on dit qu’il me plaît, et je dis que non, mais qu’il me faut toujours quelqu’un et qu’en conscience lui seul ici peut s’appeler homme.
Poznámky
La Tour de Nesle: melodrama by Alexandre Dumas père, reworked from a draft by Frédéric Gaillardet (Théâtre de la Porte-Saint-Martin, Paris, 1832). Queen Marguerite of Burgundy lures young men to the Tower of Nesle for a night of pleasure and then has them thrown into the Seine. Marie was not allowed to see it (26 October). ↩
Thérésa (Emma Valladon, 1836/37–1913) was the first great star of the Paris café-concert, famous from the 1860s at the Alcazar for comic and popular songs (Wikipedia, "Thérésa (singer)"). ↩
Giroflé-Girofla: opéra bouffe by Charles Lecocq, libretto by Albert Vanloo and Eugène Leterrier (Brussels and Paris, 1874), about twin brides, one of whom is carried off by pirates. Marie's circle took nicknames from it: "Girofla" is Émile d'Audiffret, "Giroflé" Olga Sapogenikoff. ↩