Lundi, 11 octobre 1875
Je suis bien misérable, tout cela m'extermine, si une pareille fièvre continue je tomberai malade ! Et on s'étonne de ma pâleur !
Mais c'est vrai, ils ne comprennent pas qu'on puisse souffrir pour ce que je souffre !
J'ouvre les yeux et je vois des papiers gris aux murs, j'étends la main et ma main rencontre des rideaux de percale, en rentrant je me jette sur un siège, et ce siège est une chaise de bois, le soir je veux m'étendre sur un canapé, et la grossière étoffe rembourrée de crin me blesse le visage !
Je veux regarder par la fenêtre et la fenêtre est petite (nous sommes au deuxième) et grillée contre les moustiques !
Tout cela ensemble me rendra folle si je ne le suis déjà.
Bon Dieu, bon Dieu, conservez-moi la santé, conservez-moi ma figure, faites-moi prendre patience ou avancez les choses !
Ainsi qu'elle l'a annoncée dans sa dépêche Madame ma mère arrive aujourd'hui. Nous allons tous, les Sapogenikoff compris, la recevoir à la gare. Grande liesse de tout les côtés; on passe toute la journée chez nous, on crie, on court, dans la chambre de maman, les trois Grâces par terre, Coco (Yourkoff) sérieux, Dina triomphante, Marie radieuse, on lui a apporté une lettre de son cher Cima. Giroflé me suit comme une ombre, seule je parle le langage qu'elle aime.
Grand-papa, je crois qu'il est content, d'ailleurs on n'en sait rien. Ce pauvre homme n'a jamais été bien tendre et, avec l'âge, il est devenu insensible, énervant et stupide. Que Dieu me pardonne ces paroles.
Nina vient à dîner, elle est depuis dix jours brouillée avec son cher ami.
Qu'on est bon chez nous de souffrir un tel scandale et de l'encourager même comme ce soir.
On a par force et publiquement forcé Yourkoff à faire la paix et moi excitée par l'exemple, je m'oubliai jusqu'au point de crier: "A genoux Coco !!."
Rien de plus curieux que d'entendre raconter par Marie les querelles de Nina avec Coco. Nous les appelons ainsi entre nous. Et la dame elle-même m'a plusieurs fois raconté. De sorte que je ne m'étonne plus de rien, et pense presque que c'est très naturel, et que les choses ne peuvent aller autrement.
Rien de plus extraordinaire aussi que M. Sapogenikoff dans cette affaire. Il les racommode au besoin, et les regarde comme ses enfants, on dit, par amour pour elle. Je n'y comprends rien.
Quand nous restons seules, on met maman au courant de tout, de Girofla, des prétentions des Sapogenikoff etc. etc.
Cette conversation me plaît infiniment mieux que les autres [Une ligne cancellée] pendant lesquelles je m'ennuyais, ne pouvant ni parler de l'intérêt du jour ni réciter mes vers.
D'ailleurs j'ai gardé pour moi mes chefs-d'œuvre, bien qu'ils m'aient été demandés, surtout Nina a demandé hautement: La valse ! Quels noms pompeux. La valse, la prédiction de Cassandre et la complainte du très malheureux Girofla.
On raconte tout, la froideur avec Saëtone, nos voyages, tout enfin.
J'ai très mal écrit, stupidement et laidement.
J'ai parlé surtout de cet hiver.
Je veux aller dans le monde !
La grande, l'éternelle phrase.