Mardi, 12 octobre 1875
Nos Anglais du n° 55 sont des gens dignes d'attention. C'est lord Augustus Loftus, ex-ambassadeur à Berlin, et sa famille.
Je crois que je n'irai plus déjeuner au pavillon. Ce pauvre grand-père est devenu si énervant ! Au lieu de m'habituer je me déshabitue. Il est si ennuyeux ! Il ne dit rien de désagréable mais il est insupportable, est-ce vieillesse, est-ce stupidité ? Je sais seulement qu'il m'agace infiniment. Maman est de mon avis, mais elle a plus de patience.
Elle va mieux je crois, nous allons chez Nina et de là, à pied, elle, moi et mes Grâces.
Il fait très frais et je suis en gros bleu, je suis plus grande que ma mère !
Il me semble que c'est la fille, et je me promène à son bras toute fière.
Mais voici Saëtone, en apercevant maman il s'élance et vient lui parler. J'en ai rougi. On s'explique. Il dit toujours la même chose que trois fois j'ai détourné la tête et qu'il était au désespoir, que je l'ai offensé.
Je nie, il s'en rapporte au témoignage d'Audiffret Emile.
— Eh ! bien, Audiffret Emile, ne dira pas la vérité s'il dit cela. Et d'ailleurs, dites, êtes-vous venu voir ma tante quand je suis partie ?
— Oui ! et on m'a dit qu'elle était à Monaco.
— Vous n'êtes pas venu !
— Ma parole d'honneur !
— Vous, Andriot Saëtone vous êtes venu ? !
— Je vous le jure.
Tout cela moitié riant moitié sérieusement. Enfin c'est fini.
J'ai soin d'être la première à m'en aller pour qu'il ne soit pas le premier à nous quitter.
La voiture arrive avec le monstre Georges et je dois le souffrir avec moi !
Ce soir "Giroflé-Girofla". Avant-scène de gauche. Toutes nous sommes là. Maman, ma tante, Dina, Giroflé, Marie et moi. Je me tiens au fond.
Fioulouiou arrive le premier.
Quand on disait dans la pièce : Girofla est enlevée par les pirates !
— Oui, dit Galula, les pirates ont enlevé Girofla.
— Vraiment ! et comment sont ces pirates ?
— Ils sont très jolis, sans cela Girofla se serait défendu.
— Je n'en doute pas.
— Mais oui, ses sœurs sont très gentilles et ce sont là les pirates.
— Elles sont donc ici, ses sœurs ?
— Non, mais avant la rentrée au couvent, elles avaient deux jours de congé et il est allé pour les amuser un peu.
O Galula fleur d'innocence ! Si tu crois que je crois à tes bêtises.
Il s'en va et dans un instant revient "en ambassadeur", M. Saëtone demande la permission de se présenter et présente ses excuses de n'être pas en toilette du soir. La permission est accordée à l'unanimité. Andriot, le bel Andriot entre. Il a encore reparlé d'un secret à Giroflé, celle-là le reçoit bouche pincée et par son maintien lui prouve qu'il a réussi et l'encourage à continuer ses manèges.
Ensuite nous avons Ricardo, Bihovetz deux fois et Chevalier.
— Mon Dieu ! s'écria maman lorsque ce dernier entra, c'est Merjeewsky !
Je suis rayonnante d'avoir cinq paires de pantalons dans la loge. Marie et Enoteas causent dans un coin de Cima.
— Comment ! dis-je, M. Saëtone dans la confidence !
— Ah ! Mademoiselle, lorsqu'on est réduit à ce rôle, c'est le dernier mal d'un monsieur.
— Aussi, pourquoi vous faites-vous toujours le confident des autres !
Cela l'a visiblement amusé, mais je n'ai rien dit d'autre, comme j'aurai l'air de ne pas vouloir dire tout ce que je sais, et il se saura deviné et aura une meilleure opinion de moi.
— Est-ce qu'on aime toujours Girofla ? demanda-t-il ?
— Ah ! Monsieur, à la folie.
Fiouloulou et Chevalier nous font monter en voiture.
— Monsieur Galula, prenez ma traîne et vous M. Chevalier aidez-moi à monter, c'est cela, Monsieur.
Et nos deux voitures nous emmènent.
Toute la soirée j'ai tenu mon pied sur celui de Marie qui réglait sa conversation d'après mes différentes pressions. Dix fois elle était sur le point de dire des choses inrattrapables [sic]. Quelles langues, bon Dieu ! Quelles filles de la nature !