Samedi 9 octobre 1875

rayéSamedi 9 octobre 1875
Pourquoi ne peut-on jamais parler sans exagérer. Mes réflexions noires seraient justes si elles étaient un peu plus calmes, leur forme violente leur ôte du naturel.
Il y a de grandes âmes, il y a de belles actions, il y a des cœurs honnêtes, mais par élans, et si rarement qu’on ne peut les confondre avec tout le monde.
On dira peut-être que j’ai ces idées parce que je suis contrariée par quelque chose. Mais, non, j’ai mes contrariétés habituelles et rien de particulier. Ne cherchez pas autre chose que ce qu’il y a dans ce journal, je suis scrupuleuse et ne passe jamais sous silence ni une pensée, ni un doute.
Je me reproduis aussi fidèlement que me le permet mon pauvre esprit et si on ne me croit pas, si on cherche à voir au-delà ou au-dedans de ce que je dis, tant pis ! On ne verra rien, car il n’y a rien.
Ma tête est lourde et mes yeux se ferment en même temps j’ai envie d’écrire encore, la plume glisse bien sur le papier et quand même je n’aurai rien à dire je continue pour le plaisir de remplir des feuilles blanches et pour entendre le grattement agréable de ma plume.
rayéMa tête est lourde et mon œil se ferme, Et cependant je continue d’écrire Pour raconter ce que mon cœur renferme Mais je ne puis... et j’ai tant, tant à dire I
Les vers sérieux ne me réussissent pas.
Ah ! Ha ! Ha ! Où avais-je l’esprit ? Mais j’avais perdu la raison !
Cet homme me plaire ! Moi l’aimer ! fi ! Moi m’abaisser jusqu’à m’occuper d’un homme avant qu’il s’occupât de moi ! Mais où avais-je la tête ? Mais ce n’était pas moi ! mais j’étais en démence ! Si je n’avais pas là mon journal je penserais que j’ai rêvé.
Ma fierté se révolte, et je suis devant elle en humble posture car je sais que je l’ai oubliée, négligée. Que c’est laid !
Voilà ce que c’est que de ne pas regarder plus souvent en soi-même. Je ne me pardonnerai.... arrêtez ! Je n’ai rien à me pardonner, je ne l’ai pas aimé, et je trouve ce mot déplacé ici.
Il m’a plu, il m’a intéressé; ne confondons pas, je vous prie.
En vérité je serais impardonnable si j’étais fautive, car à tort ou raison je me crois une archiduchesse, plus, si j’étais née princesse de Bourbon, comme Mme de Longueville, si j’avais pour serviteurs des comtes, pour parents et amis des rois, si dès le premier pas dans le vie je n’avais rencontré que des têtes baissées, que des courtisans empressés, si je n’avais marché que sur des blasons et dormi que sous des dais royaux, si j’avais toute une suite d’aïeux les uns plus glorieux et plus fiers que les autres, si j’avais tout cela, il me semble que je ne serais ni plus fière ni plus arrogante que je suis !
Comprenez donc, imaginez-vous si vous le pouvez, mais vous ne pouvez pas, ce que c’est pour moi d’être tellement au-dessous des autres en société, de subir Galula ! Quant à ce dernier, c’est si bas que je n’ai aucun désagrément, c’est une chose, un meuble, un rien, n’en parlons donc pas. Je suis bonne avec lui comme en général avec tous les inférieurs, plus on est bas plus je suis familière, témoin la mère Georges et les marchandes de la rue de France.
Vous comprenez qu’ainsi posée il m’est inutile et impossible d’aimer un faquin. Bien assez j’ai de m’être humiliée devant le duc de Hamilton qui est cependant de bonne maison et de sang royal. Un Hamilton a été marié à la sœur du roi Jacques III d’Ecosse, si je ne me trompe. Et je sens bien que cette adoration jetée sous ses bottes est une humilation pour une grande reine comme moi, et comme reine et comme femme !
Rien d’aussi méprisable qu’une femme qui aime la première, surtout quand on ne l’aime pas. Rien d’aussi méprisable que moi en cette occasion.
O mon Dieu, combien je vous bénis; ces idées qui me viennent de vous me retiendront toujours dans le bon chemin, et ne me feront pas un instant quitter des yeux l’étoile lumineuse vers laquelle je marche !
Je crois qu’en ce moment je ne marche pas du tout, mais je marcherai, et pour si peu on ne dérange pas une aussi belle phrase.
Ah ! sérieusement je suis lasse de mon obscurité, bientôt j’aurai dix-sept ans ! Je dessèche d’inaction, je moisis dans les ténèbres, le soleil, le soleil, le soleil !
De quel côté me viendra-t-il ? Quand ? Où ? comment !
Je ne veux rien savoir pourvu qu’il vienne !
Dans mes moments de folie de grandeur tous les objets me semblent indignes d’être touchés, ma plume se refuse à écrire les noms de tous les jours, je regarde avec un dédain surnaturel tout ce qui m’entoure et puis me dis en soupirant: Allons, du courage, ce temps n’est qu’un passage qui me conduit où je serai bien.
Suis-je folle, suis-je prédestinée ?
Ainsi ou autrement, cela m’est égal. Je m’ennuie, je m’impatiente. Quand donc viendra ce jour !
Le soir je lis avec mes Grâces.

Poznámky

Marie is right: James Hamilton, 1st Lord Hamilton (c. 1415–1479), married Princess Mary Stewart, sister of James III of Scotland (reigned 1460–1488), in 1474. Through this marriage the Hamiltons stood next in line to the Scottish throne for generations, and the dukes of Hamilton descend from it. ↩