Deník Marie Bashkirtseff

Temps sombre, humeur sombre, toilette sombre. Je voudrais qu'on comprit que mes toilettes ne ressemblent pas du tout à celles des autres.
Tout est à part, à moi. Longues robes unies, corsages collants, admirablement faits, sans être comme ces longs corsages exagérés de maintenant. Ma toilette a beaucoup de ce genre du bon temps où on savait s'habiller. Et le soir ou chez moi elle n'a rien de à la mode.
Ma tante en voyant d'Audiffret à pied me presse de descendre, mais je ne descends qu'après l'avoir vu remonter en voiture avec Saëtone. Ce maudit Saëtone va nous l'enlever, il boude je crois, c'est que je me suis beaucoup moquée de lui. Enfin !
Je lisais chez moi et en chemise quand on annonça mon ami Barnola. Je passe une robe blanche et descends. A nous trois nous causons très tranquillement jusqu'à onze heures, voilà ce qu'on ne pourra jamais dire des Niçois. Causer pas moyen, parler rarement avec eux, on s'écrie, on rit, et tout cela par bonds et gambades.
Il est vrai que c'est plus gai.
Une chose qui m'a étonnée. Ricardo a fait depuis Nice jusqu'à Marseille le voyage avec Girofla et ce dernier lui a dit tout le bien possible de nous.
— Je vous assure Madame, dit Barnola, que ce monsieur vous est très attaché, il est votre ami. — Ah ! vraiment. — Il vous connaît depuis peu mais il m'a dit tant de bien de vous. Et vous savez, je le connais peu, très peu, eh bien je vous assure qu'il est un excellent garçon, un bon, un charmant garçon.
Je le sais sans toi !
Et s'il était autre chose il ne m'occuperait pas comme il m'occupe.
— Cela m'étonne, dis-je tout haut, ce monsieur a l'habitude de médire de tout le monde. — Ah ! vraiment ! cela me surprend beaucoup. — C'est ainsi.
On voit par cela que l'homme ne m'est pas indifférent, sans cela je ne prendrais pas la peine d'en mal parler.
Quand je dis qu'un homme est dégoûtant, je dis la vérité, mais quand je dis qu'un homme est méchant, cancanier, bête, rusé, ruiné, c'est que je mens. Surtout quand je le dis en enflant les lèvres et avec des regards dédaigneux et maussades. Oh ! alors, je mens tout à fait.
Savez-vous que Barnola trouve Mme Prodgers belle. C'est incroyable.
Ma tante qui est sortie après dîner, en fiacre et sans chapeau, pour voir Georges qui après quinze jours d'ivrognerie est presque mourant, ma tante dis-je a rencontré Girofla dans la ruelle voisine de la villa Gioia.
Est-ce qu'il recommencerait ? C'est que, voyez-vous, je veux bien à la rigueur qu'il ne s'occupe pas de moi mais je ne veux pas qu'il s'occupe des autres.
Chaque fois que l'on parle de Robenson je ne suis ni à mon aise ni contente, et quand ma tante ou quelqu'un d'autre dit: "Quant à cela c'est sûr, elle reviendra et il recommencera à lui faire une cour enragée, c'est plus que sûr et certain". - Alors je deviens furieuse et je désire battre la Prodgers qui amènera Robenson et je ferais volontiers une méchanceté à la belle Américaine .