Deník Marie Bashkirtseff

Vers trois heures j'étais déjà refroidie, mais puis j'ai pensé que c'est bête, d'être molle et d'abandonner ces idées quelque peu importantes qu'elle soient. Je me mis donc à ma toilette, bottes jaunes trois fois de la grandeur de mes pieds que Léonie a remplies avec toute sorte de choses. Pantalon de grosse toile bleue, taillé à la façon des paysans d'ici, chemise neuve mais d'une blancheur suspecte, mouchoir rouge autour du cou; surtout de tricot gris foncé, léger et l'air usé; grande barbe blanche et grandes moustaches qui me relèvent monstrueusement le nez, perruque grise, lunettes bleues, le tout surmonté par un feutre noir et complété par un mouchoir rouge tombant de la poche, un bâton à bec et une espèce de coussin sur le dos pour remplir le creux immense qui se trouve entre mon derrière et mon dos.
Un fiacre m'attend à la porte, j'y monte un peu tremblante en ordonnant au cocher d'aller à la Promenade.
Tous les voisins de la rue de France prévenus par l'indiscrète Léonie rient et poussent des exclamations.
Sans être reconnue j'attire l'attention générale, rien de dus original que cette petite figure chevelue, ces moustaches ;n l'air, cet habit moitié, de campagne, moitié de ville.
— Arrêtez au n° 7, dis-je au cocher qui me connaissait.
Et toute courbée et à pas lents je traverse la cour, mais 'escalier est monté en deux secondes, les pantalons me permettant de prendre trois marches à la fois.
— Madame est chez elle ? demandai-je au domestique qui vint m'ouvrir. — Oui, Monsieur, dit-il. — Annoncez M. Tavernier, de Genève, et je ne pus m'empêcher de rire.
Le domestique me regarda droit en face: — Tiens, c'est Mademoiselle. — Madame, je l'entends dire, madame, il y a un monsieur, non une mademoiselle. — Madame, s'écrie Mélanie qui pensait que j'étais un créancier il y a là un imbécile de Genève, il est entré en chapeau. Mon Dieu ! Et ce domestique qui a laissé entrer un pareil homme au salon.
Quant à moi, croyant être devinée je m'avance hardiment, je veux ouvrir la porte des chambres mais le verrou est tiré, alors je sors tout courant du salon et par gambades si incompatibles avec mon apparence décrépite, je m'élance dans le corridor, chapeau sur [la] tête et pour une bonne raison c'est que la perruque ne me couvrait pas assez devant et le front est tout taché, Mélanie s'enfuit en criant, Olga voyant ce vieillard étrange à sa poursuite se réfugie chez sa mère qui tenait son chapeau en main, elle le laisse tomber toute tremblante, et moi n'en pouvant plus ris comme une folle balayant tout sur mon passage.
Jamais on ne se donnera une idée de ces faces stupéfaites.
— Mais c'est moi, moi, moi ! — Bon Dieu, s'écrie Olga. — Est-ce possible, fait Nina, saisie et pas rassurée, j'ai cru que c'était un créancier de Genève qui venait nous faire un scandale. — Ah ! Marie, Marie, s'écrie Marie, mais ce n'est pas possible. Mais je ne te reconnais pas !
Et tout le monde encore tremblant se met à éclater de rire, Louba la petite adoptée par Nina, regarde tout le monde, et Mélanie se tord dans un coin.
La farce est complète, je cours par la chambre, enchantée et riant plus fort que tout le monde.
— Où est Yourkoff ? — Au café de la Victoire. — Envoyez-le chercher, un monsieur le demande.
On ferme à moitié les persiennes en attendant Paris, je vais sur le balcon avec Olga, nous nous asseyons et je fais mine de causer. Vient Marie, je lui offre ma chaise en soulevant mon chapeau et de la Promenade on regarde cette créature particulière sur le balcon de Mme Sapogenikoff. Mélanie signale la voiture qui amène Yourkoff, tout le monde se cache, je m'installe sur le canapé et lis un journal, et Nina l'arrête dans l'antichambre pour lui dire d'une voix effrayée qu'un homme est entré de force au salon, qu'il s'y est établi en chapeau et d'un air impertinent et ne veut pas partir.
Yourkoff tout monté et couvert ouvre la porte et d'un air contenu et fâché: — Bonjour Monsieur, dit-il. — Bonjour, dis-je en me levant.
Il me regardait, m'examinait et se préparait à une grave explication comme il l'a dit après. Il ouvrait déjà la bouche mais je me suis imaginée qu'il me reconnaissait et je le saisis par la poitrine en éclatant de rire, il recula [Rayé: stupéfait] d'un air hébété et voulut me saisir par le collet lorsque je me fis reconnaître.
[Rayé:Même après cela] Pendant plusieurs secondes il en demeura tout ébahi et puis se mit à rire, alors le salon se remplit et ce sont des cris à n'en plus finir. Il ne m'avait même pas soupçonnée et, bête que je suis pourquoi ai-je ri !
Il dit qu'il ne comprenait rien, il me prit pour un créancier, puis pour un solliciteur et enfin pour un fou qu'il s'apprêtait à jeter dehors.
— Allons, maintenant, venez avec moi en mon fiacre, dis-je, allons en ville. Il ne voulait d'abord pas: — Mais c'est compromettant, mais j'aurai honte d'être vu avec un être pareil ! — Ça ne fait rien, je m'assiérai sur le bout de la voiture, j'aurai l'air humble, très humble, allons !
Nous sortons, et le fiacre bouge et je salue les dames au balcon qui n'en peuvent plus.
Comme cela nous passons devant la musique, devant toutes les voitures, devant le grand café de la Victoire, et par la Promenade rentrons chez nous.
Paris assure que j'ai un type remarquable ainsi arrangé, et en effet je produis de l'effet sur les promeneurs endimanchés.
Nous rencontrons ma tante que je salue et qui rit comme une folle.
Je monte quatre à quatre, en cinq minutes je suis en blanc, coiffée et arrangée comme il faut et dans dix minutes suis avec ma tante à la musique.
Il fait gris et frais, nous restons à côté des Sapogenikoff.
D'Audiffret passe et repasse et enfin s'approche de la voiture de Nina, et Galula est avec lui. Vil poseur ! puis il vient à ma portière.
Je suis libre et simple et toute égayée encore de ma promenade avec Pâris, l'imbécile ne m'impose plus, il dit des bêtises, me prie d'aller avec lui à Paris: — Allons, tous les deux, nous irons à l'hôtel Splendide, nous irons voir le procès Veauradieux... — Le tour du monde, dis-je en riant. — Justement.
Quelle bête !
Nous allons à pied avec Pâris et le Niçois reste auprès de Nina pour exciter ma jalousie. Triple brute. Moi pas si bête que tu penses.
Fioulouiou est élevé au rang de suivant-confident.
Ce soir on va chez Nina. Les voilà enchantées, elles auront Girofla.1
Nous le trouvons déjà là en arrivant avec ma tante.
Pâris a rapporté de Dieppe un très joli jeu, les courses, et on joue d'abord, puis on se disperse, on fait ce qu'on veut. Nina s'efface, Pâris se dessine. Girofla grimace, Fioulouiou le seconde et l'imite. Olga est au septième ciel, Girofla lui a pris un sou et dit qu'il va le porter dans sa montre. Très spirituel !
Fioulouiou ose me faire la cour, je le laisse faire. Je ne fais aucune attention à l'autre et, vers le milieu de la soirée, il me revient. Je fais comme il a fait avec moi, je n'écoute pas ce qu'il dit et m'occupe de tout excepté de lui.
A thé, Pâris prépare une boisson passablement forte et en emplit ses visiteurs et lui-même, lui-même un peu trop, de sorte qu'il commence à dire des bêtises. On rentre au salon et on parle des Anglaises. L'homme fait semblant de ne pas croire. Je raconte tout.
— Eh M. Galula, souvenez-vous, un jour une vieille bonne femme est venue chez vous à l'étude, place Garibaldi, c'était moi ! — Non ? !! — Eh oui, et demandez à M. Saëtone s'il se souvient d'une mendiante qui l'a suivi depuis la place Masséna jusqu'à la Promenade, encore moi !
Comme cela, les idées grandioses du châtelain diminuèrent et d'ailleurs j'ai tout raconté si simplement que c'est un plaisir.
On dit beaucoup de bêtises et Girofla, je ne sais plus à quel propos a dit: — Vous savez, la fameuse armoire à glace ? Et tout le monde de rire.
Puis je dis: "Ah ! bon Dieu que j'étais gentil". Et lui de répéter tout naïvement. Et tout le monde de rire encore car depuis quelques jours je ne chante que ma chanson et ce que je chante se communique à tous, et on chante ce que je chante.
Enfin vient l'éternelle affaire des photographies. Le coquin vole la mienne, emporte l'album, on se met à sa poursuite, il se jette je ne sais plus dans quelle chambre noire et on l'y enferme.
Soirée de la nature ! On y fait comme chez soi ou plutôt on se conduit comme des enfants. Quand il sort de son cabinet noir, la photographie dans sa poche, nous nous jettons sur lui comme une meute de chiens sur un cerf, mais pas moyen de le déboutonner et autrement impossible de prendre ma photographie.
Ma tante se fâche, je le prie de la rendre, elle est signée, enfin, ayant donné ma parole de la lui rendre, je la prends pour gratter l'inscription au moins. Ce misérable serait capable de dire toutes sortes de choses, et ma tante le lui dit. Elle lui donne quatre fois de l'imbécile ce soir, ce dont il se montre enchanté...
Quel monstre, me voler mon portrait. Quelle créature indigne, non sérieusement je ne voulais pas qu'il l'ait. A table il me lança un regard de côté, je ne dis qu'ça ! mais je n'y fais aucune attention. Ce Niçois me parle si étrangement, tout comme si nous nous étions entendus, comme si nous étions deux êtres étrangers à ceux parmi qui nous nous trouvons et entendus ensemble.
Je pris un tas de musique et m'assis par terre cherchant un morceau. Il s'assied à côté de moi. — Que cherchez-vous ? que je vous aide. — Je cherche l'appassionata de Mendelssohn. — Ah ! ha ! vous jouez une appassionata. — Oui.
Et nous continous de chercher. — Est-ce cela ? c'est un adagio. Non ? n'est-ce pas. Il nous faut de l'appassionata à nous. — Je n'aime pas l'adagio.
Je l'ai nommé châtelain fougueux et jeune homme abracadabrant à la satisfaction générale, quant à lui et à son Figaro ils ne savent pas ce que cela veut dire.
Vers la fin on s'émancipe tout à fait et on s'amuse à se jeter du fil sur la tête, Girofla avait une vraie auréole.
Quand ce fut temps de partir je m'assis dans un fauteuil et Fiouloulou prit congé de moi en s'agenouillant, son maître en fit autant. — Non, je ne vous donne pas la main, dis-je. — Ah ! par exemple !
J'enveloppe la main dans un mouchoir et la lui tends.
Il arrache le mouchoir et serre ma main en l'enveloppant complètement de la sienne, je ne sais si je m'explique bien.
Et je la lui abandonne nonchalament. Nous sortons ensemble. — Allons, ne soyez pas le châtelain fougueux, rendez-moi mon portrait... — Ah ça non. Si vous saviez où je le metterai !.. — Dans la fameuse armoire à glace ? — Enfin ! je sais, moi...
Pâris nous accompagne jusqu'à la voiture. Il est gris ce pauvre homme. — Ah ! Nicolas Ferovitch lui dis-je, enlevez-lui mon portrait.Maria Constantinovna. Pourquoi donc, il lui est cher, me répond t'il d'un air attendri, attendri à cause du bû.
Quand nous sommes déjà en voiture Girofla me tend la main, mais je fais semblant de ne pas voir et nous partons.
Oh ! mais avoir dit: — J'ai aimé cet homme. — Quelle idée. Je n'en pensais pas un mot !
— Comme il me parle étrangement, dis-je en entrant chez moi. — Quoi, qu'est-ce qu'il a dit, demanda avidement ma tante qui est plus intéressée que moi à l'affaire. — Rien. — Mais il ne vous a rien dit ? dit-elle d'un non provocateur et négatif. — Rien, absolument rien.
Elle voudrait bien savoir tout ce qu'il me dit, qu'elle soit tranquille, quand il y aura quelque chose je serai la première à tout raconter.
Une nouvelle !
Lubimoff, le jeune veuf, a demandé Dina en mariage. Maman et Dina sont en Suisse ch'ez les Anitchkoff. C'est Mme Anitchkoff qui pousse l'affaire mais Dina ne veut pas.

Poznámky

"Girofla" is Marie's nickname for Emile d'Audiffret, taken from the popular operetta Girofle-Girofla by Charles Lecocq (1874), about twin sisters. By extension, Marie's friend Olga Sapogenikoff becomes "Girofle" — the other twin. The operetta ran for 220 performances in Paris and was one of the decade's biggest musical hits.