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Vendredi 24 septembre 1875
Je sors à dix heures, seule avec Fritz, pas une âme ! Un soleil furieux, une mer bleue, de ce bleu violacé désagréable et un ciel de feu ! Je marche une heure; rentrée et arrivée sur le palier du premier, je vois un fiacre à la porte de la Tour, tiens pensai-je, ce serait drôle de le rencontrer après hier et je ressors mais ne rencontre personne, le misérable a d’ailleurs l’habitude de passer par la rue de France le matin.
Mais je ne suis pas sortie en vain, j’ai trouvé dans ma tête quelque chose qui va adoucir aux yeux de l’animal, notre escapade du Château. On ne cache pas une lame dans un sac: très juste proverbe russe.
Un jour ou l’autre il devait savoir, s’il ne le savait déjà pas, que nous nous occupions de lui. Oui, il aurait pu le deviner mais, à présent, c’est une certitude.
Je suis flambée, comme dit Tite. Tout est découvert et crier ou faire des grimaces, est inutile et laid.
Comme il doit être fier ! Que doit-il penser de nous !
Et hier, quand nous le vîmes avec sa suite à la Promenade je suis sûre qu’il racontait l’affaire à ces messieurs.
Non, mais être attrapée comme je le suis est une chose indigne. Je savais bien qu’il devait le savoir, j’avais même l’intention de lui raconter mais je ne me suis jamais représentée cela tout en pensant que je lui raconterais je ne concevais pas la chose.
Le fait est que ma position est délicate, et qu’il est le maître.
Au moins cela nous a fait rire pendant un mois et c’est une compensation.
Nous rions ce matin, le maçon qui fait toutes les réparations chez nous arrive et commence à se vanter à ma tante de son honnêteté, dit que Biasini n’est qu’une canaille (je n’ai pas dit qu’il y a trois jours, ma tante a chassé Biasini pour le bassin monstrueux qu’il nous a fait), que Biasini est un tricheur puis:
- Madame, vous êtes amis avec Emile, demandez à Emile, c’est moi qui lui ai fait la Tour. Oh ! il me connaît bien Emile, vous êtes amis avec lui, demandez-lui.
Ce n’est plus M. Emile mais Emile tout court.
Il n’y a rien de risible mais cela m’amuse parce que tout ce qui a rapport à cet homme m’intéresse; je trouve sa manière de parler adorable, tout ce qu’on peut dire de lui m’intéresse particulièrement, les moindres choses deviennent des événements et j’apprends avec une joie un peu trop vive tout ce qui peu l’élever ou le grandir, chaque extravagance, chaque folie, chaque caprice de cette créature m’occupe. Et cependant, je ne puis me dire: je l’aime. Il m’a irritée, à force de colère je commence à m’en occuper trop et il peut bien se vanter, s’il y a chez moi quelque chose pour lui, d’avoir créé ce quelque chose lui-même.
Enfin, tous les jours on apprend. Cet homme m’a appris immensément de choses. Saurai-je les mettre en pratique ? Je crois que non. Je suis trop franche et pourtant il faudrait ne pas l’être, je trouve sa méthode la meilleure et je l’imiterai autant qu’une femme peut imiter un homme. N’aimer personne, faire absolument le contraire de ce qu’on dit, changer brusquement de façon à étourdir son adversaire, ne lui laisser jamais le temps de se rendre compte mais agir si promptement et si différemment de ce à quoi il s’attend que, quelque fort qu’il soit, il en reste hébeté ! Voilà je crois une précise exposition et de son système et du mien puisque je l’adopte. Mais non je ne saurai jamais. Qui sait ? If at first you don’t the succed, try, try, try again
J’ai préparé plusieurs choses pour mon nouveau système et je n’ai pas pu les placer ! Nous avons marché comme tous les soirs et j’ai eu la vexation de voir d’Audiffret passer et repasser dix fois vite comme une flèche, (une pareille allure devrait être défendue aux faquins, le duc allait ainsi) sans penser à descendre.
N’aurait-il pas mieux valu abandonner tous mes plans, du premier moment où j’ai vu que cela n’allait pas selon mon idée ? Et sans doute, je suis bien étrange, je m’étonne moi-même. Pourquoi me suis-je imaginée cela ? Qui a inventé, comment ai-je commencé à penser à cela ?
Apparemment il y avait des raisons. Quoi ? je ne m’en souviens plus, je suis venue à Nice et tout d’un coup il a commencé à regarder, c’est parti de là.
Mais pourquoi se faire présenter, pourquoi venir ! Pourquoi ! Personne ne l’a demandé, il est venu tout seul ! Pourquoi ! Enfin, s’il n’avait pas donné lieu à des suppositions, je n’aurais rien supposé du tout. Car je n’ai rien dit ni de Woerman, ni de Gericke, ni de Paparigopoulos, ni de Tanlay, ni de Barnola, ni de personne. Aucun de ces messieurs ne m’a fait supposer aucune chose. Mais celui-ci, tout d’un coup... Il y a des moments où je pense que M. d’Audiffret a fait notre connaissance tout simplement... eh bien non, pas simplement du tout, enfin continuons, je dis donc qu’il a fait notre connaissance... par curiosité et voilà tout, il vient de temps en temps et voilà tout, absolument tout.
Oh ! mais voilà une faute grave ! Oh ! voyez, comme on voit clair trop tard ! Je n’ai pas manqué un seul jour’d’aller au bain, je me laissais prendre au plaisir d’y aller, je n’ai pensé à rien !
Bête, ânesse ! Il fallait manquer ! Oh ! mais j’étais absurde. Enfin, espérons que dans l’avenir je profiterai de cette excellente leçon.
Une chose me console un peu, c’est que j’allais au bain tout aussi régulièrement avant de le connaître qu’après. Non, il fallait manquer ! Oh la canaille, [texte du proverbe ukrainien, dont la traduction est ci-après] très juste proverbe petit-russien. Pour son propre argent il s’est acheté un malheur. J’ai compris sa manière et je l’emploierai, qu’il soit tranquille !
Enfin je ne sais littéralement quoi penser, moi n° 1 et moi n° 2 sont plus que jamais brouillés. Mi confido in Dio et lime will show. En attendant bien que vexée et fâchée je ne vais pas me casser la tête avec de stupides hypothèses.
Pâris et Nina ont dîné chez nous, j’ai quitté la salle à manger pour prendre un troisième bain et me coiffer, ma tante assure que les Niçois doivent venir. Coiffons-nous et s’ils ne viennent pas tant pis; si ce n’était la honte de paraître battue devant les miens, je suis complètement résignée. Et, pour le moment, je n’ai qu’un peu de vexation, une affaire d’amour-propre et rien de plus.
Je n’ai pas dit le principal, je n’ai pas dit que, malgré tout, je poursuivrai mon idée, j’attendrai toujours, dussé-je attendre jusqu’à l’âge de soixante-dix ans. J’ai dit que j’étais allée trop loin pour reculer et je le répète.
Il est plus de dix heures, personne n’est venu et il me semble déjà que, de nouveau, nous ne connaissons pas une âme. Comme pour me taquiner il y eut quelques bons jours, et après de nouveau solitude, solitude et tristesse ! De nouveau je retombe dans le sentimental, je regarde le ciel et les étoiles, la mer et les arbres noirs.
De nouveau je suis abattue, triste, j’ai envie de pleurer. Comme à Spa, j’ai vécu un mois comme il faut, je suis retournée à Nice et, de nouveau, suis retombée dans cet état déplorable pour tout l’hiver. Au printemps Girofla et les autres faquins niçois m’ont réveillée, égayée, mais voici l’automne et, de nouveau, vient l’ennui. Non il faut partir, depuis le premier moment jusqu’aujourd’hui je n’ai eu que des affronts, des chagrins, des déceptions ! Tout m’échappe ici, la terre se dérobe sous mes pas.
Moi jeune, jolie, spirituelle et instruite, je languis ici sans emploi, je me décolle de plus en plus, je fonds; bientôt il ne restera plus rien de moi. O Nice pour tant d’amour, sois honteuse de me payer par une ingratitude aussi noire ! L’ingratitude est dit-on, la liberté du cœur. Celui qui a dit cela est un sale homme !
Quand donc vivrons-nous comme j’aime, ô mon Dieu !
Mais laissons ce triste sujet, éternel sujet de mes lamentations. Que ne puis-je faire des vers, de la vraie poésie pour exprimer toute la tristesse de ma jeune âme, pauvre âme ! A seize ans elle a éprouvé tant de choses déjà, surtout des choses qu’elle n’aurait pas dû connaître. Des affronts, des calomnies, des humiliations, des hontes même ! L’ingratitude et la noirceur du genre humain, sa lâcheté et sa petitesse !
Bon Dieu, est-ce cela que je devrais savoir ! Le plus grand chagrin qu’une femme peut avoir à seize ans, c’est un chagrin d’amour. Les autres choses ne doivent pas lui manquer, richesse, position, tout cela est nécessaire, comme l’eau au poisson, comme l’air à l’oiseau.
La malheureuse qui n’a pas ces choses perd la moitié de son esprit, la moitié brillante et polie, elle perd l’assurance et avec plus d’esprit et de beauté que les autres elle parait gauche et laide.
Les chagrins d’amour sont les seuls chagrins propres, il faut laisser le reste aux faquins, à la canaille.
— Savez-vous, Monsieur, dit un jour quelqu’un à d’Audiffret, ce matin j’ai vu le convoi d’une jeune fille morte d’amour.
— Eh ! mon Dieu, répondit-il, c’est la seule mort convenable, la seule mort qui ne soit pas vilaine, qui nous rend un peu bien, qui nous ennoblit.
Je trouve qu’il a raison. Ceci posé, je me trouve être un oiseau manquant d’air ou un poisson manquant d’eau.
Mais laissons ce triste sujet. J’y pense assez sans cela et il me ronge à chaque instant.
Revenons aux choses légères, gaies.
Posons une bonne fois quelques bonnes questions et répondons franchement et sagement.
— M. d’Audiffret m’aime-t-il ?
— Non.
— Qu’est-ce que M. d’Audiffret ?
— M. d’Audiffret est un jeune homme qui a lu « Les mémoires du maréchal duc de Richelieu », dont il veut suivre les traces. Il vise et atteint à la don juanerie. Il n’a pas encore aimé.
— Est-ce que j’aime M. d’Audiffret ?
— Non, mais il me plaît beaucoup et il a piqué mon amour-propre.
— Qu’est-ce que je suis ?
— Je suis un M. d’Audiffret du genre féminin. Mais je suis très jeune, trop jeune. Je ne sais si j’ai aimé. Je crois que oui. Et, même en ce moment, j’aime presque, si M. d’Audiffret était un Hamilton ou un Doria je l’aimerais.
Mais il y a cette barrière entre nous, pour moi infranchissable. J’ai mon plan tracé devant moi. J’ai demandé ce que j’étais, je crois, eh bien ! lisez tout mon journal depuis le commencement et vous le saurez, peut-être.
Je suis une créature ambitieuse jusqu’à la folie, mais bonne, emportée et entêtée, mais généreuse. J’aime qu’on m’aime et j’aime aimer. J’ai dit une bêtise en disant: « Je ne sais si j’ai aimé ». Je sais parfaitement que j’ai aimé, mais comme il y a de cela longtemps et que j’étais alors si jeune, j’ose en douter, ce qui est très mal.
Voilà la question vidée j’espère. Tout le mal est dans ceci. Depuis le premier moment j’ai regardé d’Audiffret comme un homme à moi. Bientôt je vis que je m’étais sottement trompée mais, avec ma ténacité ordinaire, je ne voulais pas en démordre et me disais que si cela n’était pas, cela serait. Je me suis habituée à cette idée et à présent me trouve très malheureuse de devoir reconnaître mon erreur, cela m’a piquée au vif et je fais tout au monde (mentalement) pour me remettre, pour triompher de l’homme. Mais il ne m’aime pas et c’est ce qui me met en colère.
J’ai dit que je le voulais, je le veux ! Je vais prier Dieu, non ! Dieu ne fait pas ce que je le prie de faire, il ne me donne pas ce que je Lui demande, Il n’est pas bon pour moi ou plutôt je suis indigne de Ses bontés. Je me résigne (pas du tout) j’attends. Oh ! que c’est ennuyeux d’attendre, toujours attendre et ne pouvoir rien faire qu’attendre !
Tout cela abîme la femme, les contrariétés, les résistances des choses d’alentour.
Si l’homme après sa naissance et dans ses premiers mouvements, n’éprouvait pas de résistance dans le contact des choses d’alentour, il arriverait à ne pas se distinguer d’avec le monde extérieur, à croire que ce monde fait partie de lui-même et de son corps, à mesure qu’il s’y étendrait de son geste ou de son pas. Il arriverait à se persuader que le tout n’est qu’une dépendance et une extension de son être personnel; il dirait en toute confiance: « L’Univers c’est moi I ».
Vous avez bien raison de dire que c’est trop bien fait pour être de moi, aussi ne vous le ferai-je pas accroire. C’est un philosophe qui a dit cela et je le répète. Eh bien c’est comme cela que je m’étais imaginé de vivre. Mais le contact des choses d’alentour m’a fait des bleus, ce dont je suis excessivement fâchée.
J’ai aimé Girofla ! pas longtemps mais le fait existe; donc hier en m’endormant j’ai pensé à cela, j’ai osé comparer avec - oh ! c’est une profanation ! - j’ai osé comparer avec le duc. Et bien m’en a pris ! Mais je ne l’aime pas du tout ce pauvre Girofla !
C’était une erreur !
J’ai pris de la colère, du dépit pour de l’amour, comme on prendrait [pour] du Chablis de l’eau de Seltz avec un morceau de sucre pour du vin de Champagne.
C’est étrange n’est-ce pas, eh bien à chaque occasion semblable je repense au duc avec fureur, il me revient tout entier, et j’en remercie Dieu, car c’est ma lumière ! quand je l’ai en moi je comprends tout, je me sens enfin !
Oh ! quelle différence ! Comme je me souviens, tout mon bonheur consistait à l’apercevoir, des heures entières, je restais sur la terrasse, je le voyais passer, quelquefois; et je revenais folle à la maison, je me jetais dans les bras de Collignon, je cachais ma figure sur sa poitrine... elle me laissait faire et puis doucement me faisait lever et me conduisait à la leçon tout étourdie encore, ivre de bonheur ! Oh ! que je comprends bien cette expression: ivre de bonheur ! car je l’étais.
Je ne le regardais que comme un semblable, je n’osais jamais sérieusement penser à le connaître: le voir, le voir, le voir encore et voilà tout ce que je demandais !
Que je suis heureuse de le retrouver, quand je doute de lui c’est comme quand je doute de Dieu, je suis misérable.
Et j’ai osé nommer du même nom le sentiment bas et vulgaire d’aujourd’hui ! Ici, je désire que l’homme me voie: mais pour lui, pour qu’il m’aime, pour lui enfin; j’aime aussi le voir mais pas comme bonheur, comme amusement, parce qu’il est plus intéressant que les autres... pour lui enfin, parce que je me suis mise en tête cette absurde idée.
Mais là, c’était pour moi, c’était vrai ! J’aimais l’autre, véritablement comme moi seule sait aimer ! Je-l’aime encore, je l’aimerais toujours.
dans la marge
Non.
Qu’il est bon de parler de lui, comme ce souvenir épuré ! En y pensant je sors de cette fange niçoise, je m’élève. Ah ! là était le vrai amour, mais j’ai honte de le dire... Je l’aime, mon Dieu, oh ! que je l’écris à voix basse, si on peut dire ainsi, parce que c’est vrai, parce que c’était une seule fois et comme je n’aimerai plus personne. Il me semblait un dieu. Oh ! si je le voyais de près, s’il me parlait, je n’aurais la force de rien dire, je me prosternerais seulement.
Quand je pense à cela je ne puis beaucoup écrire, je pense, j’aime et c’est tout.
Non, jamais on ne me comprendra !
Je voudrais que celle qui me lit fût moi un instant, pour me comprendre ! Les autres ne peuvent pas comprendre, ce ne sont pas eux qui sentent. Mais moi ! moi ! Voulez-vous Pour comprendre il faut être moi ! Et encore moi dans mes moments lucides !
Pourquoi faire comprendre aux autres !
Au diable tout le monde !
O mon Dieu, mon Dieu, faites qu’un jour je le voie, je lui parle !
Je ne veux pas penser à cela, je deviens trop exaltée ! Je ne veux plus parler de Lui, je m’élève trop haut, je crains de me briser en retombant dans les vilenies de chaque jour.