❦
21 septembre 1875 -suite
Complainte de Girofla
Là-haut, là-haut sur la colline Regardez bien ce beau château, Ce n’est pas une antique ruine Mais un château tout neuf et beau. J’avais des superbes terrasses Avec ces immenses marronniers J’avais une grande armoire à glace Et un placard plein de souliers, Une cuisine et des cuisiniers, J’avais des chevaux et des voitures, J’avais un cocher, des livrées, J’avais d’amoureuses aventures, J’avais des maîtresses titrées, J’avais un père, une belle-mère, J’avais trois sœurs, j’avais un chien, Mais un jour papa en colère Fit feu ! Et il n’en resta rien J’avais une redingote grise, J’avais des souliers vernis, J’avais une si belle chemise, J’avais les doigts de bagues garnis J’avais une cravate blanche, Une autre verte, un chapeau tube,
J’étais si beau chaque dimanche, Je suis plus désolé qu’Hécube. J’avais une nombreuse suite, J’avais Saëtone, Galula, J’avais un pot en terre cuite, Plaignez le pauvre Girofla ! J’avais une canne très à la mode Que je maniais comme un fusil, J’avais dans ma chambre une commode Sapristi ! que j’étais gentil ! J’faisais des dîners à mes frais, Oui, mes flèches étaient cruelles Ah ! j’étais le grand d’Audiffret ! Dans les théâtres, aux restaurants Dans les cafés, j’étais le maître J’avais de ces regards perçants... On ne peut plus me reconnaître ! J’étais surprenant, magnifique, J’étais partout le plus fringant, Près du jardin, jours de musique, On me trouvait fort séduisant. J’avais un parent millionnaire Qui m’a légué
Mais sa richesse est oubliée, J’avais une tante débonnaire Qui voulait me donner l’estropiée ! J’avais un oncle dans la vieille ville Lui aussi me légua son bien Mais je ne suis qu’un imbécile Et de nouveau je n’ai plus rien. J’ai mangé toutes ces fortunes, J’ai parié, joué, gaspillé Je subis bien des infortunes Je suis complètement dépouillé. Après un repas si copieux J’ai fait une bouchée du château Je suis un être très capricieux Et ce fut mon dernier gâteau. Le grand café de la Victoire Depuis que ma richesse a fui A perdu son étoile, sa gloire
J’étais son principal appui.
Le London House ferme sa porte
Et la Maison Dorée frémit
Et le vent ma chanson emporte
Et l’horloge de la Tour gémit.
Là-haut, là-haut sur la montagne Vous voyez bien ce beau castel ! Moi, je n’en ai plus qu’en Espagne... Je suis au troisième à l’hôtel.
« Ajoutez quelquefois et souvent effacez ». J’ajoute toujours et j’efface rarement.
Je me venge par cette misère de Girofla.
Nous l’avons rencontré deux fois, en grand chapeau il est si joli que j’en suis irritée.
Nous étions chez les Sapogenikoff mais elles ne sortent plus, on ne peut pas les tirer de chez elles et le logement à la Promenade leur a monté la tète, je crois.
Je m’ennuie de ne voir personne.
Les Sapogenikoff s’intéressent follement à Girofla, leur cocher est la source où ils puisent les renseignements.
Encore une fortune à manger pour M. Emile, - leur dit le cocher en approchant d’un magasin de drap Audiffret frères, on dit que c’est son oncle.
Quel heureux garnement. Il a mangé avec son papa deux fortunes immenses et chaque fois qu’il est au bout, il lui arrive un héritage comme du ciel.
Le père a fait bâtir une maison, elle ne lui a pas plu, il l’a fait raser, puis une écurie même chose, après un puits, même chose encore.
Cela rappelle César faisant raser sa magnifique villa. Le père est un homme comme j’aime, et le fils copie en tous points ses charmantes extravagances. J’aime cela, cela me plaît.