Mercredi 15 septembre 1875

A douze heures nous allons à la galerie degli Uffizzi qui communique d’ailleurs avec Pitti et que j’ai vue hier autant qu’on peut voir en passant.
Aujourd’hui c’est autre chose, j’y passe une heure et demie.
Les statues et bustes grecs me retiennent longtemps. Je suis désappointée à la vue de la tête d’Alcibiade, jamais je ne me le figurais avec ce front charnu, cette petite bouche montrant les dents, cette petite barbe. Cicéron est assez (je ne le prends pas pour un Grec, soyez tranquille) bien, mais ce pauvre Socrate ! Oh ! Il a bien fait d’avoir fait de la philosophie et de causer avec son génie, il ne pouvait pas faire autre chose. Quelle laideur ridicule !
Enfin me voilà devant la fameuse Venere Medicea ! Cette petite poupée est une déception nouvelle. Ces chevilles ressortantes n’excitent pas mon admiration et la tête est trop petite et les traits communs à toutes les statues grecques. Non, ce n’est pas la Vénus, la déesse charmante, la mère de l’amour. La bouche est froide, les yeux sans expression. Certes les proportions sont admirablement gardées mais que lui resterait donc, si les proportions étaient moins parfaites. Qu’on me nomme barbare, ignorante, arrogante, stupide, mais c’est mon avis. La Vénus de Milo est beaucoup plus Vénus.
Je passe aux peintures et trouve enfin une chose digne du nom de Raphaël, pas une image plate et effacée comme ses madones, pas un Christ enfant comme en papier mâché, mais une tête vivante, belle, fraîche. La Fornarina: Peut-être est-ce parce que je n’y comprends rien mais je préfère de beaucoup cette tête à toutes ses madones ensemble.
La maîtresse du Titien, blonde et grasse, est admirable en Flore, mais dans Pitti, et peinte toujours par Titien, en Cléopâtre se faisant mordre par un aspic, elle représente une absurdité. Trop grasse, trop blonde, pas du tout gréco-égyptienne. J’ai admiré l’audace d’une composition de Gio. di San Giovanni, Vénus peignant avec un peigne fin l’Amour appuyé sur ses genoux et, qu’on me pardonne de dire une aussi sale chose, et tuant les habitants des cheveux de l’amour. Je voudrais rosser le peintre.
Les effets de lumière dans les tableaux de Gherardo delle Notti me plaisent énormément. Ses figures sont belles et vivantes. La grande toile représentant les pâtres autour du berceau de Jésus, est magnifique. Sans cette banale auréole l’enfant divin illumine tous les entourants [sic] et semble lui-même être fait de lumière. La Vierge Marie tient la couverture découvrant l’enfant, et regarde les pâtres, avec un véritable sourire du ciel. Ils ont des figures radieusement respectueuses et ceux qui sont le plus près se font de la main une visière comme on fait quand le soleil empêche de voir. Toutes les figures sont belles, véritables, les expressions remarquables. On voit bien que le peintre a compris ce qu’il faisait.
Dans la salle française il y a un très joli petit portrait de Mignard, et dans la salle flamande un petit tableau de François van Mieris, qui m’a ravie par sa finesse extraordinaire. Plus on regarde de près, plus c’est joli, et plus la manière dont les couleurs sont mises, est incompréhensible.
Je ne parle que de ce que j’ai particulièrement remarqué, d’ailleurs j’ai consacré le plus de temps aux bustes des empereurs romains et des femmes romaines, Agrippine, Poppée et., j’oublie son nom, Néron est beau comme personne.
Marc-Aurèle est une bonne grosse tête, Titus ressemble à quelqu’un, je ne puis savoir à qui.
On vient de nous apporter le billet de la loge pour ce soir au théâtre Pagliano. On ne donne pas un billet, mais la clef de la loge et deux cartes d’entrée. Je ne vois cela qu’en Italie-
Demain il faut partir. Plus je regarde, plus je veux regarder, je m’arrache avec peine à toutes ces beautés.
La Vénus de Médicis m’a rendue joliment fière !
Ensuite nous visitons les musées égyptien et étrusque. L’enfance de l’art a son charme. Mais je ne crois pas comme on dit que la sculpture grecque ait été importée d’Egypte.
C’est tout un autre caractère et puis en Grèce dans les temps les plus reculés, on n’a rien fait de semblable aux choses égyptiennes de même qu’en Egypte il n’y eut et il n’y a rien d’approchant aux magnificences grecques. En Egypte la sculpture l’art est toujours dans le même état imposant et absurde.
Je regrette de ne pouvoir mieux expliquer ce que je comprends si bien.
Après cela nous rentrons pour ressortir encore aux cascine. Il y a ce soir plus de monde qu’avant-hier. Mais les Italiennes sont laides et pas élégantes avec tous leurs rubans et châles multicolores.
Depuis que je suis en Italie, je regarde ces femmes noires, aux cheveux noirs graissés et luisants, ces femmes sans derrière, avec leurs pieds immenses, leurs tailles soldatesques, et je me demande comment diable font les hommes pour aimer de telles créatures. Sans doute l’aristocratie est à peu près partout la même, mais je parle de la classe moyenne qui est dégoûtante ici. C’est une bonne idée de ne sortir qu’à la tombée du jour et de se promener le soir, au clair de lune.
A huit heures nous sommes au théâtre Pagliano.
Immense salle toute blanche, dégarnie et dépouillée, du moins elle me fait cet effet. Mais les loges sont grandes, ouvertes et faites pour soutenir de belles toilettes. On donne le « Il figli prodigo », d’Auber, paroles de Scribe.
Jamais je n’ai écouté un opéra plus comme musique et comme tout. Les costumes sont d’une absurdité étonnante. Ces personnages de la Bible sont habillés de vert, de bleu, de jaune et brodés d’or et d’argent.

Poznámky

L'Enfant prodigue, opera by Daniel-François-Esprit Auber to a libretto by Eugène Scribe on the parable of the Prodigal Son (Paris Opéra, 1850). Marie gives its title in Italian (Il figliuol prodigo), misspelled. ↩