Samedi 4 septembre 1875

Voilà une aventure !
En sortant de déjeuner je suis accostée par un Américain, un assez vieux qui stares at me depuis le premier jour. Je ne savais d’abord ce qu’il voulait et lui répondais poliment, mais voilà que je vois qu’il veut simplement faire ma connaissance. L’impudent demande la permission de nous faire une visite.
Je lui dis que je ne puis la lui donner n’ayant pas le plaisir de le connaître, alors il me demande le nom d’une personne qui me connaît pour le présenter, je lui réponds que je ne connais personne. Alors il dit qu’il est trop connu à l’hôtel, et je lui dis que je suis bien fâchée mais que je ne puis pas.
Ce dialogue a lieu en anglais, ma tante est à côté de moi et ne comprend rien ou peu. Il faut être Américain pour une pareille inconvenance. Je monte chez moi tout en feu de colère.
Ce n’est pas tout, un instant avant cette singulière conversation je me tenais sur le balcon du salon de lecture attendant ma tante quand j’entendis derrière moi un chœur d’admiration sur ma personne, ma taille. Ce chœur partait d’un groupe de messieurs assis derrière moi. Il est vrai qu’en ma robe de batiste grise, tout unie, j’ai une taille divine, divine c’est le mot, et mes cheveux marrons-dorés sont coiffés simplement, roulés je ne sais comment mais les torsades tombent jusqu’au milieu du dos.
Ce n’est pas tout, outre ces gens, il y a les Brésilens qui me regardent et qui me suivent.
Ce n’est pas tout, il y a un charmant jeune Anglais blond qui a l’air de soupirer, ce n’est pas tout, il y a un affreux blond, Russe je crois qui me poursuit. Ce n’est pas tout... Ah si ! je crois que cette fois c’est tout. Il y a bien encore d’autres fous mais je ne prends pas la peine d’en parler. Je suis si regardée ici qu’on ne peut distinguer tous les regardeurs en particulier.
Même les femmes me regardent et admirent mes toilettes d’une simplicité étonnante et d’un chic surprenant.
Même Vigier, ce vieil imbécile fixe mes pieds. En voilà un ! On nous sort une victoria à deux chevaux et nous sortons. Caroline est un ange !
Les fêtes à Florence auront lieu le 13, 14 et 15. J’ai juste le temps Dieu merci.
Ensuite nous allons au Bois. Même robe, feutre noir. Il y a beaucoup de monde, c’est amusant, et pour la première fois à Paris je n’ai pas les yeux cernés et ne suis pas endormie.
Note des éditeurs
[Trois lignes cancellées]
De Gonzalès père et fils sont à pied, nous nous saluons, dans leur voiture sont les dames, que je ne salue pas.
Puis au milieu des voitures sans nombre je vois le salut tout aimable de Lucie, on est désarmé par son air bonasse, d’ailleurs je n’ai aucune raison pour lui en vouloir, sauf la raison universelle pour laquelle j’en veux à tous.
Il y a quatre rangées de voitures, on s’écrase presque, j’étais en train de m’étonner de la laideur des hommes ici quand je vois arriver quelque chose de connu, je tâchais de reconnaître, car il y a tant de monde, tant de figures que les yeux faiblissent et deviennent hébétés au point de vue moral je tâchais donc de reconnaître quand la personne me saluant je vis s’épanouir le sourire du surprenant mais stupide Emile d’Audiffret.
Je ne rougis que quand sa voiture fut remplacée par d’autres voitures qui se suivent sans fin. Dès ce moment nous sommes, ma tante et moi, comme déliées, nos yeux s’animent, nos figures s’épanouissent.
Nous parlons, nous sourions même.
Un changement à vue. Tout s’éclaircit pour moi, je puis bien dire pour nous, ma tante qui à chaque promenade me reprochait la dépense de la voiture n’en dit mot, mais au contraire trouve qu’il y a beaucoup de monde, que c’est la première fois ainsi. Nos faces ont beaucoup de peine pour retenir un certain sourire de satisfaction qui se fait jour malgré tout.
Tout change pour moi, j’avais des hésitations à propos de mes robes, des chapeaux, en un instant tout est décidé. Au second tour le surprenant mais stupide personnage s’approche de la voiture et de cette voix stridente qu’il a hérité de son père, et avec son accent niçois, jette ces mots flamboyants de distinction:
Où donc êtes vous logées ?
Au Grand Hôtel, répond ma tante.
A la bonne heure !
Quant à moi je ne me tourne même pas de son côté. On avance et je continue mon attitude d’archiduchesse.
Je ne sais à quoi attribuer cette révolution intérieure, mais le fait est que comme tout me paraissait noir avant, tout me paraît rose à présent.
Remercions le Niçois. Mais il est laid et, de plus en plus, je me rassure et, de plus en plus, je suis contente.
C’est pourtant dommage qu’il lui manque ce on ne sait quoi qui plaît tout à fait.
Nous rentrons juste pour la table d’hôte, j’ai des inquiétudes à cause de mon Américain. A gauche sont ceux que je nomme Brésiliens, mais loin de nous; à droite, au salon de lecture est le gentil Anglais qui pour regarder s’approche vingt fois du menu collé sur la fenêtre, mais chaque fois je voyais son œil droit dépasser l’affiche et se fixer sur moi.
Oh ! vraiment je ne vaux pas cette peine. Ma tante sort et je rentre chez moi, me déshabille et me mets à écrire. Quand tout à coup on frappe, la femme de chambre me donne une carte, je jette à peine les yeux sur cette carte que je vois le nom de Moreno.
Faites entrer.
Il fait sombre dans la chambre, la mienne seule est éclairée.
C’est vous Monsieur ? dis-je à travers la porte persuadée que je vais entendre la voix mielleuse de mon viel ami.
Oui, me dit une grosse voix, c’est moi.
Qui vous ! bigre ! me dis-je en moi-même, il faudra donc faire scandale et le jeter à la porte, je croyais cependant qu’il ne recommencerait plus après ce matin.
Moi, moi, le fils enfin me dit la voix d’un ton rassurant, sans doute à cause de mon accent effrayé.
Ah ! bien, fais-je en respirant. - Attendez-moi, je viens de suite.
Je passe une robe sans corset et sans jupons, mais avec mon corps divin c’est presque inutile.
Le fils est seul, c’est égal il m’a fait une peur tremblante.
Je regarde son chapeau sur la table, ses cheveux noirs et une idée m’illumine.
Asseyez-vous comme cela, tournez le dos à la porte et ne vous retournez pas quand ma tante entrera, je veux qu’elle vous prenne pour un autre.
Et tout le temps notre conversation est interrompue par mes éclats de rire je me figure la face de ma tante.
Rémy m’assure qu’il n’a pas changé depuis quatre ans.
De combien de demoiselles avez-vous été amoureux depuis ?
De pas une seule, je vous jure !
Je doute, il assure, je ris, il soupire. Je suis enchantée d’avoir repris le garçon. C’est agréable d’avoir des amitiés d’enfance. Alors il était cent fois plus fort que moi en coquetterie, maintenant je suis une vieille et lui un enfant.
Il me prie d’être son Ariane dans le labyrinthe de la vie, je consens et lui fais donner parole de venir me trouver partout où je serai, dans deux ans et demi, quand il aura fini d’étudier et sera libre.
Il se hasarde de demander si je suis changée.
Pas du tout, je suis toujours la même. Je ne suis pas amoureuse de vous, cela va sans dire... - je voulais dire, et je ne l’ai jamais été, mais pourquoi désillusionner les gens ? Il fait de la tête des signes et balbutie quelque chose qui veut dire:
Oh ! sans doute non, je n’ose pas croire autrement.
Mais, ai-je continué je suis votre amie. Nous sommes de vieux amis, et ce serait un sacrilège de négliger des relations comme les nôtres.
Note des éditeurs
[Une ligne rayée]
Ma tante entre et j’éclate de rire en voyant sa figure surprise, souriante et en même temps sévère.
Elle a fait une face de circonstance mais Rémy se retourne et en un instant la face change.
Ah ! ha ! ha ! ma tante, je suis enchantée de la surprise.
Rien du tout, je n’ai pas pensé à ce que vous croyez, je n’aurai jamais cru que vous recevriez cette personne ici.
Oh ! Oh ! et pourquoi alors avez-vous deviné ?
Madame, tout le temps elle a ri de cette farce, on ne pouvait rien dire.
Je crois bien que j’ai ri, il y avait de quoi !
Enfin je me calme et d’un air parfaitement innocent demande des nouvelles des théâtres, si je puis voir « Le Procès Veauradieux. » Il me répond que non.
C’est bien dommage, on dit que c’est très amusant; dites- moi que donne-t-on aux Variétés ?
On donne « La Guigne » mais bientôt on donnera « La Vie parisienne ».
Est-ce joli ?
Oh ! ravissant, on meurt de rire.
Vous avez vu, alors racontez-moi cela.
Et il me raconte « La Vie parisienne » que j’ai vue dix fois.
Il est onze heures et mon page s’en va chargé de me chercher un cheval.