CZENUKFROriginál (vícejazyčný)

Vendredi 27, samedi 28 août 1875

Où pensez-vous que je sois aujourd’hui ? A Schlangenbad, à l’hôtel Planz, vous allez répondre.
Eh bien pas du tout. Ni à Schlangenbad, ni à l’hôtel Planz, ni même en Allemagne. C’est fort ! Hein ?
Je suis à Paris, au Grand Hôtel et si vous étiez plus avisés vous auriez pu le voir sur l’enveloppe de ce cahier.
Plevasko est à Paris, ma tante court vers lui, appelle Stiopa; heureuse de l’occasion, j’emballe mes choses en l’espace de deux heures et pars avec lui. On nous reconduit jusqu’à Bingerbrück.
Prater criait et s’arrachait de ceux qui le tenaient. C’est un chien unique. A Schwalbach il faisait l’admiration de tous.
Je suis un méchante fille, je quitte ma mère en lui disant que je suis enchantée de partir. Ça lui fait de la peine, elle ne sait pas combien je l’aime et juge d’après les apparences. Or en apparence je ne suis pas très tendre.
L’idée de revoir ma tante m’occupe, pauvre tante qui s’ennuie tant sans nous, sans moi.
Pauvre maman que j’abandonne ! Mon Dieu que faire, je ne puis donc pas me couper en deux !
C’est vendredi à onze heures que j’ai quitté le Schlangenbad de mon cœur, le seul endroit au monde que je ne regrette pas. Combien je me suis ennuyée en wagon ! On ne se l’imaginera jamais.
Et samedi à cinq heures je descends au Grand Hôtel. A la frontière française j’ai respiré pour la première fois depuis que je suis sortie de France.
C’est avec dépit et tristesse que j’ai regardé le territoire chipé aux Français par ces cochons maudits.
Il y a des gens qui citent la propreté allemande. Oh ! Où l’ont-ils vue cette propreté !
Les enfants sont sales, les animaux avec les hommes, les rues malpropres, les cabanes sales !
Une seule fois je suis allée à Waldmühle prendre du lait, une charmante Allemande me le servit avec des bras salis de fumier. C’était on ne peut plus appétissant !
Je voudrais que l’Empereur de Russie devint follement épris de moi, alors je le pousserai à faire la guerre aux Prussiens et ne me donnerai qu’après une victoire éclatante.
Il est neuf heures un quart.
J’ai écrit à maman ce qui suit.
Arrivée à cinq heures du matin au Grand Hôtel n° 146-147, il est huit heures seulement et je vous écris déjà. Cela prouve mon empressement.
Ma tante arrivera sans doute ce soir. Stiopa ira à la gare...
Depuis quinze jours j’ai respiré pour la première fois en entrant en France, pays bienheureux après le cher pays de saucissons d’où je sors.
Je me porte à ravir. Je vous embrasse tous, Diadia aussi si vous le voyez. Bonjour.
Marie.
Soignez-vous ma mère et revenez vite.
Je commence par m’ennuyer et m’impatienter après l’arrivée de ma tante !
J’oublie bien des choses.
Chez les Batourine, j’ai appris une nouvelle charmante. Nouvelle pour moi, pour les autres antiquité.
J’ai dit que Carlo était mort ou à peu près, c’est une nouvelle vieille comme le monde.
Carlo vit, Carlo est marié !
Il s’est cassé la jambe, il s’est enfui, on l’a ramené et marié. Voilà les paroles de Batourine, il allait raconter encore mais se souvenant qu’il parlait à une petite fille, s’est tu !
Carlo fuyant Paskevitch. Quelle heureuse femme. Maintenant elle ira en Angleterre, il la conduira à la Cour. Et qui est-elle ? Son grand-père, obscur officier s’est marié et eut un fils, ce fils s’est enrichi, selon tout le monde, en faisant de la fausse monnaie.
On le découvre, une commission est expédiée de Pétersbourg pour faire une perquisition chez lui. Lui et ses associés donnent un million de roubles pour retarder d’un jour l’arrivée de la police. Pendant ce jour toutes les machines sont enterrées et l’endroit recouvert d’herbe.
Quand on est venu on a rien trouvé.
Voilà d’où vient leur richesse, la fille a épousé Paskevitch, secrétaire d’ambassade.
Et maintenant elle est la belle-sœur du duc de Hamilton, alliée aux plus grandes familles d’Angleterre.
Si elle était belle au moins !
Petite, grosse, des yeux gris, des cheveux cendrés, une grande bouche aux lèvres irrégulières, face pâle !
On dit en Russie: Ni spirituel, ni riche, ni beau, -traduction: Il ne faut naître, ni beau, ni riche, ni spirituel, mais il faut naître heureux !
Qu’est-ce que j’ai donc à oublier son nom de demoiselle, c’est taquinant !
Voilà ! enfin je l’ai ! Mlle Soukhanoff. Soukhanova. Pas un doigt de plus que Bachkirtseva !
Ne désespérons pas, j’ai seize ans, seize ans, seulement. Combien de temps j’ai devant moi !
Je ne désespère pas, au contraire je suis tout feu et flamme, tout me paraît couleur de rose. J’attends ma tante avec une inexprimable impatience.
Je veux sortir, courir, partout aller. Je suis heureuse !
Il n’est que dix heures et demie !
Elle n’arrive que ce soir, peut-être demain !
Mais je suis fatiguée, j’ai dormi à peine cinq heures, quatre heures seulement, et mal. Je n’ai pas le courage de dormir le jour.
Alexandre écrit que le procès marche bien. L’enquête est terminée. Les experts vont examiner les signatures de Romanoff, ces Samoyèdes osent douter de leur identité, ils osent accuser de faux, les sacrilèges ! J’ai moi-même vu comment Romanoff a tout signé.
De leur décision tout dépendra. Ou bien on reconnaîtra les signatures valables et alors je sauterai jusqu’au ciel de bonheur, ou bien le contraire. Alors il y aura jugement pour faux. Mais Dieu ne laissera pas se faire une telle infamie, il sait que personne de nous n’a fait une semblable horreur, il sait que c’est Romanoff lui-même qui a signé !
Adam n’a pas même été en Russie. Ma tante a tout imaginé.
Il ne faut pas d’avocat, il en faudra un seulement dans le cas abominable où ces loups dévorants, ces coquins auraient acheté les experts.
Je me suis embrouillée, il y aura des experts pour les signatures et il y en aura aussi, ceux-là seront des médecins pour juger d’après les actes de feu Romanoff, d’après les témoignages divers, si Romanoff était oui ou non atteint d’aliénation mentale.
Voilà qui sera difficile à décider, Romanoff étant mort depuis cinq ans. Ils décideront comme ils voudront ces girouettes.
De la décision de ces gens tout dépend. Voilà où il faut me mettre à genoux et prier Dieu, comme jamais je n’ai prié. Il y va de la vie et de la mort.
Triomphe, richesse et nom sans tache, ou jugement, honte, ruine !
Dieu sait si nous sommes coupables, Dieu décidera.
Dans le cas où on dirait qu’il était fou, nous sommes coupables d’abus, de tricherie, d’une foule d’horreurs.
Je n’ai jamais dit comment était mon oncle, je n’ai jamais conté cette histoire.
Thadée Romanoff, d’excellente famille, a vécu jusqu’à l’âge de quarante-sept ans sans attachement, sans amour aucun. Les parasites étaient habitués à son argent et sa sœur à l’idée d’hériter de sa fortune.
Après avoir bu et fait de la débauche pendant deux semaines à Kharkoff il revint à Akhtyrka où il était maréchal de noblesse, dans un état facile à comprendre.
On a répandu le bruit qu’il était devenu fou; ce n’était pas vrai, mais une fois ce bruit répandu ses moindres gestes devinrent suspects.
Il a battu son domestique pour vol, celui-ci cria à la folie furieuse, on lia le pauvre homme, on lui fit toute espèce de violence.
Un peu avant ce temps il avait fait notre connaissance. Il alla de nouveau à Kharkoff se plaindre au gouverneur, au préfet, du traitement indigne qu’il avait reçu. Le préfet chassa l’ispravnik [chef de la police du district] d’Akhtyrka, d’après la demande de Romanoff.
Dans ce temps nous sommes tous venus à Kharkoff. On désirait beaucoup marier le riche monsieur à ma tante.
Qu’on fasse attention à ce fait. Il n’a pas cessé un instant d’être maréchal de noblesse et n’a donne sa démission qu’après s’être marié, avant de quitter la Russie.
C’est à Odessa que le mariage eut lieu, on a persuadé au bonhomme d’épouser ma tante dont il n’était pas amoureux. Mais il s’était attaché à nous tous et l’aimait comme une sœur. Pendant qu’à Akhtyrka chacun lui faisait des misères, nous seuls l’avions accueilli avec bonté.
Le bonhomme n’avait jamais de l’esprit, mais souvent faisait des remarques très justes et même avec humour comme on dit en anglais.
Il était très beau mais sa grosseur immense abîmait cette beauté.
Il était bête, disais-je, et quelquefois divaguait, mais n’était pas insensé et savait parfaitement ce qu’il faisait en léguant sa fortune à sa femme. Quoi de plus naturel ? Devait-il la léguer à sa sœur qu’il détestait et n’avait jamais voulu voir ?
Il est puni après sa mort par où il a péché. N’a-t-il pas fait un procès à sa belle-sœur pour la même raison que sa sœur à ma tante. Son frère ayant tout donné à sa femme il voulut prouver qu’il était fou.
Nous sommes venus à Nice tous ensemble après avoir passé un mois à Vienne, un mois à Bade et le reste du temps jusqu’à octobre, étant partis de Russie le 6 mai, à Genève.
A Nice il commença à bien se porter, il avait souffert de rhumatismes dans les jambes, mais devint tellement gros que ça ne pouvait plus durer longtemps. En effet le 14 février 1871, il est mort d’un je ne sais quoi aigu dans les poumons. Je savais le nom de la maladie, dix médecins me l’ont dit, il y avait dix médecins auprès de lui, on avait appelé tous ceux qu’on a pu trouver.
J’avais douze ans alors, et je ne voulus pour tout au monde rester dans une maison où il y avait un corps mort. J’ai emmené maman et Dina à l’hôtel, nous logions à la Promenade des Anglais n° 17 dans le logement actuel de la célèbre Prodgers.
Ma tante a veillé sur le corps de son mari et était aussi abattue qu’une femme peut l’être, une femme qui n’avait jamais été amoureuse de son mari.
Aussitôt lui mort, on commença les cabales en Russie.
Voilà l’histoire.
Après cet hiver à Nice nous allâmes à Genève, de là à Baden-Baden. C’est là que j’ai commencé à voir tout le monde, que j’ai eu Rémy, que j’ai connu Berthe, que j’ai vu le duc, Carlo, Paskevitch, etc. etc.
Puis de nouveau à Nice, un hiver tranquille pour moi. J’oubliai que l’hiver 1870-71 nous fûmes de la Société des secours aux blessés, c’était mon plus grand amusement d’aller à la gare recevoir les blessés, les servir, les soigner même, tous les dimanches nous allions dans l’hôpital du petit Lycée. Nous sommes toutes décorées de [la] croix de bronze.
Venons à l’hiver 1871-72. Je devins amoureuse de Boreel, j’avais treize ans, le 12 janvier 1872, j’étais regardée comme jamais personne, pour mes petits pieds chaussés avec une suprême élégance et mes costumes ravissants de petite fille.
J’ai revu le duc avec une joie que je ne pouvais comprendre. Nous entrions avec Collignon dans le jardin de la villa d’Acqua Viva quand il passa.
- Hamilton ! m’écriai-je, Mlle Collignon ! Mais regardez donc, c’est Hamilton de Bade !
Il a entendu son nom et vu ma face exaltée et ma petite personne presque debout dans la voiture, il s’est retourné et m’a regardée encore.
Je m’occupais follement de Boreel et rentrais toute misérable les jours où je ne l’avais pas vu. Je le croyais baron Finot avec des chevaux de course, et j’ai décidé qu’il me le fallait.
Au printemps j’appris qui il était et me suis refroidie, j’ai commencé à l’analyser, quand je vois souvent les gens je ne puis bien les juger.
C’est comme un tableau, il faut le regarder, puis se reposer, puis le regarder, alors seulement on comprend les défauts et on peut les corriger.
Je ne voyais plus Boreel, les premiers jours j’étais aussi misérable que possible puis en pensant à lui sans cesse, j’ai trouvé qu’il était de taille moyenne, gras, blanc, rosé, blond, frais, beau. Qu’il avait de bons yeux de chien. Qu’il était élégant, qu’il avait les plus beaux chevaux (ça j’avais remarqué bien avant).
Il était le plus grand ami d’Audiffret, qui alors était un jeune chien à l’air vulgaire et satisfait, il avait vingt ans à peine. Boreel en avait vingt-quatre à vingt-cinq, revenons à Boreel.
Non, disons d’abord qu’au printemps avant d’aller à Bade j’étais en Italie où j’ai admiré de belles peintures, de sculptures, et qu’avant de venir à Nice nous sommes restés deux mois à Paris.
Récapitulons: 1870-71: Nice, Italie, Genève, Bade, Paris et de nouveau Nice.
A Munich j’ai vu les galeries de tableaux que j’admire encore, en souvenir.
Revenons à mes héros. Souvent je voyais Girofla sur le balcon de Boreel la tête ébouriffée comme s’il venait de se réveiller. Ils jouaient dans les cercles ensemble et je crois que Boreel était le maître du petit Niçois en beaucoup de choses.
Je disais donc comment je trouvais Boreel, mais j’ai trouvé aussi, qu’il avait l’air souvent indécis, qu’il marchait mal, et en un mot manquait de grâce et de noblesse.
L’été 1872, j’ai passé à Nice. Or un beau soir que j’étais en train de tâcher de trouver un air convenable à Boreel et en même temps à me demander qui pourrai-je bien choisir puisque celui-ci ne pouvant plus m’aller, ce soir, donc, pleine de ces pensées, mes recherches mentales me conduisirent jusqu’à dix heures du soir, je commençai ma prière et arrivée à l’endroit où je priais pour Finot, j’ai supplié Dieu de me dire qui je devais mettre à sa place:
- Le duc de Hamilton, me dit quelque chose, je n’ose pas croire que ce fut Dieu. Le duc de Hamilton, m’écriai-je toujours mentalement.
Eh bien oui, celui-là, je sais au moins qui il est. Il est adorable, et je vous supplie, mon Dieu, de faire en sorte que je l’aime et qu’il m’aime. Je n’ai que quatre ans à attendre. Dès ce soir toutes mes pensées furent à lui. En automne j’ai commencé d’écrire mon journal.
L’hiver vint et le vendredi 13 décembre 1872 j’ai vu le duc de Hamilton et en suis devenue si amoureuse que cela dure encore.
Quant à Boreel il est devenu tellement pâle à côté de l’autre que pendant plusieurs jours je l’avais oublié. Chaque fois que je voyais Hamilton j’étais si exaltée qu’il est impossible d’en donner une idée. Ce furent le 13, le 14, le 16, le 18, le 20, le 25, le 5. Cette avalanche de bonheur, m’a rendu presque folle et, à présent en écrivant, je suis émue et inquiète.
Mais depuis le 5 janvier 1873, jusqu’au 19, il ne se montre pas, je suis malheureuse et abattue et je commence à de nouveau regarder Boreel, mais je ne pouvais lui pardonner sa vilaine démarche et son air commun. Je voulus m’en occuper comme maintenant d’Audiffret, je voulus l’avoir et puis le chasser, je voulais tout cela et je n’avais que quatorze ans.
Je suis née au commencement de l’année de sorte que mon âge peut se compter par les janvier. Le 12 janvier 1859 je suis née.
Naturellement Boreel ne faisait aucune attention à moi, je n’étais plus une enfant et pas encore une demoiselle, j’étais dans le moment le plus désavantageux. Il ne me regardait pas et je rageais.
Enfin vint l’été, nous sommes allés à Vienne, à l’exposition. A cette époque mon journal [Quelques mots cancellés] suffit, il est assez clair et compréhensible.
Amen donc !
Après le déjeuner je vais lire « Le Sport » dans le salon de l’hôtel.
En face de moi se trouve un Brésilien tout à fait semblable à Moreno, un instant je crus que c’était lui, mais non, celui-ci est jeune. Il me regarde avec cet air doux, trop doux, des Brésiliens-Parisiens, de sorte que plusieurs fois je me pince les lèvres pour ne pas sourire. Il me paraît intéressant, puisqu’il regarde tant.
D’ailleurs tout le monde à l’hôtel me regarde beaucoup avec ma robe de laine blanche à galons blancs. J’ai une peur atroce qu’on ne me prenne pour la femme de Stiopa.
Nous sortons, j’achète un perroquet pour Machenka. Maman m’a donné deux cent vingt-cinq roubles.
Le bruit de Paris, cet hôtel grand comme une ville, avec ce monde toujours marchant, parlant, lisant, fumant, regardant, m’étourdissent.
J’aime Paris et mon cœur bat. Je veux plus vite vivre, plus vite être.
- Je n’ai jamais vu une telle fièvre de la vie, dit Danis en m’entendant. C’est vrai, je crains que ce désir de vivre à la vapeur ne soit le présage d’une existence courte. Qui sait ? Allons, voilà que je deviens mélancolique. Non, je ne veux pas de mélancolie. Je suis jolie chez moi avec un immense voile de gaze de soie noué en guise de fichu Marie-Antoinette.
Stiopa est allé à la gare, attendre ma tante, pourvu qu’elle vienne.
J’ai la fièvre ici, je veux voir tout et tous.
En allant acheter le perroquet j’ai passé (en voiture, toujours) par la rue de la Ferronnerie à jamais mémorable par l’abomination de Ravaillac. J’aime le vieux Paris.
Je m’installerai à Paris, je vivrai moitié à Paris, moitié à Londres et voyagerai pendant trois mois.
J’attends ! Et-ce qu’elle ne viendra pas. Sola sum.
Si je pouvais au moins descendre, il y a toujours du monde en bas.
Ah ! dans le corridor ce matin j’ai rencontré le vicomte Vigier.
En attendant l’arrivée de ma tante, j’ai pris une chambre sur la grande cour et il fait assez sombre.
Demain je ne pourrai aller au Bois, nous nous ennuierons. Mais lundi ! Ah ! pourvu qu’il fasse beau.
Lundi, je commencerai à organiser les choses pour l’hiver. Mes toilettes sont toutes inventées, il ne reste qu’à les commander. Pourvu que Caroline soit là.
Deux fois j’ai cru voir Boreel. C’est ennuyeux de n’avoir pas de binocle, à l’œil nu je ne puis bien voir les gens dans la cour. Il pleut je vois cela sur les voitures mouillées qui entrent. C’est vilain d’avoir la vue faible, nous ne sommes qu’au second et je ne distingue pas bien les traits des personnes.
Il est six heures du soir.
Je passe mon temps à écrire, cela amuse quand on est disposé. Mais quel supplice d’écrire quand on est énervé. En général plus de choses il m’arrive dans la journée moins j’écris.
Ah ! quand donc arrivera cette tante ! Et si elle n’arrivait pas du tout ce soir, voilà quand je serai décollée.
Ce n’est pas pour le retard, mais parce que j’aime qu’une chose arrive quand je m’y attends, quelle qu’elle soit. C’était absolument la même chose que je voulus dire de Girofla concernant mon départ de Nice le samedi au lieu du jeudi. Mais comme je l’ai prédit, il me l’a rendu, ce faquin.
Enfin, la voilà ! Nous dînons à trois chez nous et elle raconte les événements de Nice. La même chose que dans ses lettres, l’homme en question n’a pas été chez elle, mais l’a vu à la musique. Fiouloulou est venu raconter à ma tante son entrevue avec son patron, tout ce qui a été dit, même que je lui ai demandé où on achète les plus jolies ombrelles. On voit clairement que ces faquins s’occupent de moi plus que moi d’eux, ce qui est plus qu’immense. Ils se racontent les uns aux autres les moindres choses.
Ma tante raconte que lorsqu’elle a commencé à parler et à rire de l’arrivée de Miss Robenson, il l’arrêta en disant:
- Oh ! Madame, laissez cela, c’est une chose ancienne et sainte.
- Une chose sainte avec la Robenson, allons donc !
Eh ! bien savez-vous que pour cette phrase on peut presque l’aimer. C’est si bien dit, je m’attendais si peu à aucune chose semblable de lui que je suis émue et saisie d’un certain respect.
Je suis prête à pleurer de jalousie. Sainte, je voudrais étrangler la femme qui a su tirer d’un Girofla une pareille expression.
Me comprenez-vous ? comprenez-vous tout ce que renferme cette phrase : c’est une chose ancienne et sainte - et cela dit doucement. Et plus l’homme est frivole, désordonné, vaurien, plus c’est fort et plus c’est respectable.
Je me mets contre lui dans une grande colère et en dis des horreurs, et le traite de chien et m’en moque.
Ma tante dit encore qu’elle a su qu’il possède véritablement sa particule, qu’il est le petit-fils d’un je ne sais quel d’Audiffret, etc. etc.
Mais cela m’est égal, ou non, cela ne m’est pas égal du tout.
Non, je suis vexée, ce sainte ne me laissera pas tranquillement dormir. Et c’est pour un autre que moi que cela a été dit !
Vraiment j’ai un caractère trop tourmentable. Je me sens tant de méchanceté contre l’homme, avec bonheur je lui ferais du mal ! Je voudrais que Robenson meure pour lui apprendre cette nouvelle la première et le voir pâlir !
Pourquoi ne l’a-t-il pas épousée s’il l’aime tellement. La demoiselle ne refuserait très certainement pas. Qu’il n’aime personne et je ne bouge pas mais qu’il aime et je deviens furieuse et je bondis comme une tigresse.
Quel caractère, bon Dieu !
Avouez que c’est vexant. Enfin, vexant ou non, raisonnable ou non, qu’importe. Ce sainte m’énerve au suprême degré.
Et que tout le monde s’en aille au diable.
Jamais Dory en jouant « Azucena » n’a dit avec plus de haine et plus de passion que moi ces mots: mi vendicar !
De quoi on n’en sait rien; de l’injure faite à mon imagination, d’un moment de trouble, d’une seconde de mécontentement, de n’importe quoi, mais en un mot je désire avec une rage impossible à rendre, me venger. Ma figure s’illumine et mes poings se serrent et mes yeux deviennent transparents et verts.

Poznámky

Written in Russian in the manuscript; French translation by the editor. ↩
The printed edition has a footnote here: «Traduction donnée par Marie» (translation given by Marie), i.e. the French rendering after «traduction:» is Marie's own, unlike the starred proverb before it, which the editor translated (Mon Journal t.5 p.265, Tome5.pdf p.266). ↩
Written in Russian in the manuscript; French translation by the editor. ↩
Written in Russian in the manuscript; French translation by the editor. ↩
Written in Russian in the manuscript; French translation by the editor. ↩
Written in Russian in the manuscript; French translation by the editor. ↩
Le Sport, a Paris paper of racing and society news, subtitled "journal des gens du monde", founded in 1854 by Eugène Chapus. ↩
King Henri IV was stabbed to death in his carriage in the rue de la Ferronnerie, Paris, by François Ravaillac on 14 May 1610. ↩