Dimanche 8 août 1875

J’étais à l’église puis à l’exposition du Palais de l’industrie où nous avons déjeuné tant bien que mal.
Il fait beau, je suis en blanc avec un grand chapeau de paille, forme mousquetaire, relevé par un nœud blanc et deux plumes.
Je suis rentrée en laissant Stiopa et sa femme là-bas, je suis fatiguée, nous avons marché pendant deux heures. Ils vont encore regarder et admirer, pour moi j’aime mieux rester seule chez moi; il y a à l’exposition de belles voitures et j’en ai envie.
Ce sera ennuyeux au Bois, il y aura de la canaille. On vient de m’apporter du papier avec mes armes. Que les journées sont longues !
Je manque d’argent, il faudra télégraphier à ma tante, sans cela je n’ai avec quoi partir.
rayéJ’ai dit que les cartes avaient menti.
J’étais aussi injuste de faire des reproches aux cartes, que Crésus à l’oracle. Crésus et moi nous avons mal compris.
Le roi que je prenais pour Girofla était Smirnoff. Comme l’empire que devait détruire Crésus était le sien et non celui des Perses.
Quant au roi de pique qui me devait faire du mal, c’est Adam. Et comme il sortait avec des mauvaises cartes obstinément !
Je suis dame de carreau, le roi pareil sortait toujours, or ce peut aussi bien être un monsieur blond qu’un homme amoureux, puisque le roi pareil à la dame veut dire un amoureux ou un fiancé ou un homme qu’on aime. Mais il peut aussi être un indifférent. Je ne comprenais pas bien les cartes, alors, Stiopa m’a enseigné et maintenant je sais. Ce roi blond, c’est Smirnoff, cette bonne âme qui part ce soir pour la Russie. Il nous a été très utile et très commode.
Je suis confuse surtout de ce que me diront les miens. Je suis honteuse de paraître vaincue devant eux. Ma tante qui me disait, avec un certain air satisfait, que je verrais d’Audiffret à Paris, que nous logerons à côté, et mille autres petites choses qui, l’affaire ayant si mal tourné, me sont autant de vexations.
Il ne faut jamais faire des plans. Quel sage !
Pour moi-même ce n’est rien, ce sont les miens qui me font peur. Ils me parleront de l’homme et je serai confuse terriblement. Mais bah ! ce n’est pas un malheur, tout au plus un désagrément.
Au Bois rien que la canaille, comme je l’avais dit.
A dîner Stiopa et sa femme se querellent, je me tenais à quatre pour ne pas rire. C’est très instructif une querelle conjugale.
Les cartes disent que Girofla est parti. Ça m’est bien égal, est-ce que je le vois ? Indigne créature ! Et pourtant je ne puis m’empêcher de le trouver charmant.
Surtout parce qu’il est capricieux, violent et colère. J’aime les hommes méchants. La bonté est vénérable sans doute mais... Mais je suis une femme vicieuse, je n’aime que ce qui ne m’aime pas et ce qui est méchant et mauvais.
Je regrette Nice, j’y étais si heureuse ce dernier temps. Les singeries avec Girofla, surtout avant de le connaître m’ont amusée comme rien au monde, jamais je n’ai tant ri, jamais je n’étais si animée. Qui choisirai-je à présent ?
A moins qu’un nouveau ne vienne il n’y aura personne. Mais non, il n’y aura personne de si amusant. Il a un château, il est de Nice; nous sommes allées chez lui, on se voyait chaque jour, et les regards, et les rougeurs réciproques, et les courses en voiture à la Promenade des Anglais ! Tout cela me semble déjà loin, et si gentil, si agréable !
On allait au théâtre, au bain. Et mes colères à propos de la présentation !
Et nos folies avec les trois Grâces !
Ça commençait déjà au printemps, avant Spa. Je sortais le matin à cheval avec Paul, nous allions à la villa qu’on venait d’acheter, puis nous mettions nos chevaux au galop pour devancer le beau Niçois qui allait chez Gioia. De retour de Paris, quand j’étais encore pâle nous avons commencé à nous regarder et à rougir. Puis les soirées de l’Opéra où j’allais pour ce misérable, puis enfin les courses folles du printemps et enfin nous faisons connaissance.
Et Désiré. Je ne l’ai pas désiré longtemps et j’en garderai un gentil souvenir. Et les bals champêtres, et la promenade derrière la maison ! Godard et Olga, Girofla et moi. Nous avons éteint les lampions, et Girofla a composé un télégramme à Danis-fils pris au patouchi lampe. Et comme nous riions !
Patouchi-lampe, il le disait à tout propos, et c’était devenu une espèce de mot d’ordre.
Vite, vite relisons mon journal depuis le printemps avant-dernier.
Que de souvenirs ! En a-t-il autant que moi ?
Tiens ! Le dimanche 19 avril 1874, je dis qu’il me plaît beaucoup, le jeune Emile.
Avant cela encore, le 2 mars, je dis que je voudrais le connaître et qu’il me plaît beaucoup. Allons bon, j’oublie Emile et je lis ma rencontre avec Berthe et notre conversation à propos du duc.
Mais voilà, le 26 novembre Girofla a rougi comme un fou en nous passant.
Il faut tout lire par ordre, je n’ai fait que feuilleter.
Et nos bêtises chez Rumpelmayer que j’oubliais. Il faudra tout relire, je suis arrêtée au livre 15ème. Il est bien tard.