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Mardi 3 août 1875
Penser toute la soirée à ce monstre et en récompense recevoir un accueil comme celui-là.
Je rage ! Pauvre petite fille, innocente brebis ! C’est avec ton caractère que tu veux faire la guerre ! Misérable sotte ! Enfant, bébé, folle !
Nous nous rencontrons près de l’hôtel:
- Bonjour Mademoiselle.
- Bonjour Monsieur.
- Depuis quand êtes-vous à Paris ?
- Depuis avant-hier soir.
- Et vous comptez rester longtemps ?
- De sept à huit jours.
- Et Nice, Nice ?
- Oh ! Nice, on s’ennuie il fait chaud.
- Vous n’y retournez plus ?
- Plus.
- Jamais ?
- Oh ! non, pour une semaine, dans deux mois.
- Et l’hiver ?
- L’hiver à Florence.
- Ah ! par exemple ! et des gestes d’incrédulité.
- Vous allez donc recommencer vos doutes !
Il fait un mouvement et je lui dis adieu.
- Moussia, demande lui donc où il achète ses parapluies,1 me dit Machenka.
- Bien.2 alors je le rappelle et lui demande ce que me prie de demander Machenka. Et nous nous séparons.
Créature indigne, bête capricieuse et méchante !
Hier il a fait un soubresaut en m’apercevant, aujourd’hui il a l’air tout composé et glacial.
Mais qu’est-ce que je veux ! Puisqu’il ne m’aime pas ! Voyons il faut être raisonnable ! Je suis toute déferrée, je me soutiens à peine, Mon Dieu, dis-je, comptez-moi cette promenade, au ciel, car c’est un martyre ! Je voudrais être seule, écrire ou penser et je suis obligée d’errer par les rues, ce que je déteste même de bonne humeur !
Etre décollée ainsi pour un rien, parce qu’un cuistre ne m’a pas parlé comme je voulais !
Oh ! je suis une femme de rien, je ne serai jamais rien ! Une pareille faiblesse !
Indigne, indigne, indigne !
Je voudrais bien savoir comment tout cela finira.
L’homme prend un excellent chemin pour arriver, s’il veut arriver.
Je n’ai jamais été aussi misérable car le sujet est indigne.
C’est terrible, voyez-vous, de rêver soumission, amour, hommages et d’avoir indifférence... et moquerie peut-être.
Je suis ridicule, où donc est cette fière humeur ! Fière humeur qui se manifeste par quelques phrases dans ce journal ! Jolie fière humeur qui s’abaisse jusqu’à être rêveuse à cause de cet homme et a pianoter des airs niçois !
Je suis furieuse contre moi, je voudrais me bétonner pour cette faiblesse impossible !
Après tout je n’ai pas de quoi être si honteuse, je me suis trompée, tout le monde a cru comme moi ce que j’ai cru.
Eh bien non ! Jamais je ne me mettrai dans la tête que je me sois trompée. Mais alors quel rude jouteur que cet homme, ce n’est pas moi, chétive, qui me mesurerai avec lui. Et cependant du moment que je devine son jeu je suis plus forte que lui puisque lui ne devine pas le mien. Ceci me console un peu. Mais est-ce que je devine ? Y a-t-il rien à deviner ? These are the questions. Je crois qu’il n’y a rien. Un homme ne pourrait se posséder si bien.
C’est que j’ai une imagination gigantesque, je rêve les galanteries des siècles passés, sans m’en douter je suis la plus romanesque des femmes. Et que c’est malsain !
Je me souviens avoir dit ici, cet hiver, après une soirée d’opéra. Je sors la queue basse, comme un chien battu. Ça m’apprendra à distinguer les gens qui ne me distinguent pas. Cela ne m’a rien appris hélas !
Mais n’a-t-on pas, tout le monde, même notre cocher Ambroise, n’a-t-on pas dit que c’est l’habitude de cet homme. Faire la cour et puis planter là. Comme on dit communément.
Je me croyais une exception, chacun se croit une exception.
Je me fais belle et avec ma robe blanche à galons blancs toujours incomparable, je vais au Bois. Machenka, moi et Smirnoff. Pas de soleil mais grand monde.
Et Girofla, non, je ne veux pas le nommer Girofla, ce nom était bon avant, et d’Audiffret, je veux dire est là. Il m’exaspère, il ne se conduit pas comme un homme qui ne veut rien. Ah ! s’il faisait comme tout le monde, mais non, il veut m’exaspérer.
Dieu ! Dieu permettez-moi de me venger !
Laferrière me fait des merveilles de simplicité, Reboux des tableaux de chapeaux, Ferry des poèmes de chaussures, Worth un bonbon de robe, Dupuis un charme de parasol, Jouvin des gants, Auguste me coiffera demain.
Qu’il m’est doux de savoir que, tout autour, on s’occupe de moi, chaque de ces faquins et faquines travaille à m’embellir.
J’ai été regardée au Bois. Encore ce soir j’avais la bêtise d’attendre mon Tourment.
Oh ! combien j’étais mieux quand je ne pensais qu’aux chevaux et au duc. C’était propre, c’était gentil. Il n’y [a] rien de plus beau au monde que les Champs-Elysées, l’avenue de l’Impératrice et le Bois de Boulogne. On y est bien, gai, frais.
Oh ! quelle humiliation que cette affaire avec d’Audiffret !
Oh ! quelles menteuses que les cartes ! Menteuse la sorcière de la vieille Nice ! Me promettre tout et ne rien tenir !
Résumons et finissons. L’homme ne m’aime pas. Il n’y a rien à faire, mettons-le au rang de tout le monde.
Admirable résolution mais impossible.
Le Diable veut que je pense autrement. Le Diable soutient en moi la conviction de ce qui n’est pas, de ce qui n’existe pas.
Mon Dieu chassez le Diable. Car j’y crois au Diable. Je crois fermement en trois choses.
En Dieu, en Diable et en la monarchie.
Un de ces jours je parlerai en détail de tous les avantages que présente la monarchie.
en travers
Oh ! la la.
rayéMercredi 4 août 1875
Et dire que j’étais émue en parlant à cet homme, je tremblais même. Oh ! quelle horreur !
C’est un infâme complot avec Saëtone et tout le monde ! Il me croit amoureuse, lui, ma parole d’honneur. Ah ! comme je lui prouverais qu’il se trompe si Dieu voulait ! Mais Dieu ne veut pas, Dieu ne s’occupe pas de ces misères ! Dieu s’occupe de tout. Il devrait me favoriser un peu, au commencement je n’avais pas de méchantes idées. Et si j’en ai maintenant c’est que je suis exaspérée ! Plus la vengeance tardera de venir plus elle sera grande.
Eh bien, non je ne me sens capable d’aucune méchanceté.
Je suis prête à jurer de ne me venger point pourvu qu’il vienne à moi. Sans le vouloir je me vengerai puisque je ne l’aimerai pas.
Pourquoi désirer un homme dont je n’ai que faire.
Mais, mon Dieu, toutes les femmes sont aimées, elles ne peuvent pas épouser tout le monde. Pourquoi moi, seule, misérable je n’ai rien que des déceptions, des mortifications !
Les autres ne demandent pas et ont. Moi je m’occupe un an de cette créature, je me fais du mauvais sang et je n’ai rien.
Miserere ! Je vais lire Plutarque et puis prier Dieu.
Mais si la chose arrive même, elle ne sera plus bien... J’ai tant désiré que je suis honteuse. Ah s’il était venu tout seul, voilà quand je triompherais ! Mais après tant de tracasseries je suis lasse en vérité.
N’ai-je pas dit qu’il me rendrait mon retard de deux jours, s’il l’a remarqué.
Ce que je dis serait assez pour un duc et pair, pour un homme convenable et non pour ce faquin !
Les obstacles m’excitent et aussi ils me font garder rancune, je suis fâchée de m’être laissée prendre.
C’est comme lorsque, quelquefois, je demandais à ma tante d’aller au théâtre, si elle allait à l’instant je lui serais reconnaissante et j’aurais du plaisir, mais elle traîne, elle fait des difficultés, je m’enrage et suis mécontente et maussade.
J’en suis là avec Audiffer. Je lui en veux tellement de m’avoir fait tant écrire et me fâcher que c’est effrayant. Je m’en veux à moi, j’en veux à tout le monde.
Si enfin je l’ai, ce qui n’est pas probable, je ne jouirais plus de ce plaisir... Cependant non, ce serait encore bien agréable.
Poznámky
Written in Russian in the manuscript; French translation by the editor. ↩
Written in Russian in the manuscript; French translation by the editor. ↩