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Vendredi 16 juillet 1875
Je me suis endormie brisée et je me réveille toute drôle. Je ne puis me rendre compte de ce que je sens. Je suis furieuse, triste, vexée.
Est-il possible que ce soit le départ de cette créature ?
Non, voilà. J’avais arrangé tout d’après mon idée. Il devenait amoureux de moi, je l’accueillais avec douceur et commisération, sans le désespérer toutefois.
Je partais pour Paris en allant en Russie, il me suivait jusqu’à Paris, il me parlait de son amour. Je le laissais dire. Je suis allée même jusqu’à le faire partir pour la Russie. Lui en chien soumis, moi en reine bienveillante.
Voyez à quoi cela mène. Il ne faut jamais faire des projets - dit ce même d’Audiffret - cela ne sert à rien.
Il a diablement raison, c’est un homme d’esprit.
Comme il a dû se réjouir en me voyant hier à la musique changer de couleur !
Quelle joie serait de lire ces trente-six pages ! je ne le lui pardonnerais jamais.
S’il s’en allait pour affaire, mais non, voir un ami !
Vraiment il n’y a que les chiens.
En raison de la transmigration de l’amour, tout ce que je contiens de ce fluide malfaisant est concentré pour le moment sur Victor. Je déjeune et lui est en face de moi, sa bonne grosse tête sur la table. Aimons les chiens, n’aimons que les chiens. Les hommes et les chats sont des êtres indignes. Et pourtant, c’est sale un chien, ça regarde, quand vous mangez, avec des yeux avides, cela veut être nourri et cela s’attache pour le manger.
Et cependant je ne nourris jamais mes chiens et ils m’aiment. Et Prater qui m’a abandonnée par jalousie pour Victor et qui a passé à maman.
Et les hommes est-ce que ça ne demande pas à être nourri, est-ce que ce n’est pas matériel, vorace et mercenaire dans tous les sens qu’on veut donner à ces mots.
Merjeewsky était un chien. Fi ! l’horreur, je ne peux y penser sans horreur.
Ma tante est allée expédier la dépêche suivante:
Lettre recopiée · Dépêche de Marie à Étienne Babanine, 16 juillet 1875— Russie, gouvernement Tchernigoff, Kanatap. Etienne Babanine. Vous dérangez tous mes plans par cet abominable retard ! C’est affreux ! Si je savais je n’aurais jamais compté sur vous. Je suis furieuse ! Marie.
En septembre on célébrera à Florence le centenaire de Michel-Ange. Je veux y être.
Il faut que j’aille en Russie. Jamais je n’aurai le temps ! Cette pensée jointe à toutes mes joies me rend enragée.
O vous qui êtes furieux et chagrinés écrivez, écrivez toujours, plaignez-vous à votre papier. Quem spem delusit, huic querela convenit.
Si je n’avais pas écrit je serais séchée.
Ecrire m’a calmée, calmée, c’est-à-dire un peu.
Je pouvais à peine manger tanto eró in fretta di scrivere, di lagnarmi. Anima, coraggio !
Que je suis folle de prendre tout à cœur ! J’ai bien supporté l’affaire Hamilton, je supporterai aussi cet échec.
en travers
Mais il n’y a pas d’échec, jeune idiote !
J’ai supporté l’affaire Hamilton, mais je ne l’ai pas oubliée et chaque fois que j’y pense elle m’est aussi affreuse qu’au premier jour.
Là cela valait la peine au moins, mais ici ! Et pour qui !! Ma tante a vu partir Girofla du château, j’écrivais et elle lorgnait.
Note des éditeurs
[Trois quarts de la page enlevés]
Les volets sont fermés, le grand château est vide, je suis triste.
Je sors avec ma tante qui me dit que j’ai brusqué et maltraité Girofla, que si j’avais voulu il ne serait pas parti. Et un instant je regrette de ne lui avoir pas dit de rester, mais aussitôt je me reprends; si je l’avais prié de rester il se cabrerait et je serais encore plus misérable. Hier je me conduisais comme une statue, j’étais comme dans un rêve. Je le regrette. Mais l’idée que j’étais froide, que je l’ai vexé ou repoussé me réjouit le cœur et si j’en étais sûre je ne regretterais rien et serais très heureuse.
dans la marge · annotation ultérieure de Marie, 1877
[Annotation: 1877. Oui, si j’en suis sûre !]
S’occuper de lui valait la peine. Il est un homme dubiae nobilitatis, ou du moins on en a répandu le bruit, mais riche, indépendant, jeune, incontestablement beau, très beau. Il a de l’esprit, il a de bonnes façons, la fréquentation d’une femme qui a fréquenté des hommes de première qualité, lui a donné l’air grand seigneur. D’ailleurs le père a l’air d’un duc, en le voyant chacun demandera qui il est. Il (Girofla) est amusant, gai, aimable.
Certes une pareille conquête serait flatteuse. Mais il est audacieux, rusé, coureur, prodigue.
Il n’est amoureux de personne et traite les femmes comme je veux traiter les hommes. C’est ce qui le rend attrayant et c’est pour cela que j’aurais donné une quantité de choses pour plier cet être ambitieux. Il est capricieux et extravagant. Nouvelles qualités qui me font rager de ne l’avoir pas su prendre.
Mais l’idée de lui avoir été désagréable, froide, me rend joyeuse. Au moins il ne se croira pas tellement vainqueur. Veni, vidi, vici.
en travers
Oui, cette idée me console. Il ne se croyait pas du tout vainqueur je suppose.
Mais l’ai-je vraiment maltraité ? Est-ce vrai ? Ah ! si c’était, ou surtout si ça lui faisait quelque chose ! Comme je serais contente.
Au bain une pluie de jeunes gens. Saëtone, Danis, Pépino-Gautier, Smirnoff, Bihovetz, le commandant, le comte Laurenti qu’on vient de présenter, et mon adorable Désiré, mis comme un ange, qui entre disant qu’il est à cheval mais que son cheval s’est déferré. Pur mensonge, il était à cheval c’est vrai, et voyant tout notre monde au bain il est venu. Il avait une cravate bleu foncé, j’en aurai une pareille demain. J’ai demandé à mes professeurs s’il passerait bachelier.
Brunet a dit qu’il brillait par son absence au lycée et Leclerc s’est couvert la figure des mains avec un air qui ne présageait rien de bon. Je mérite d’être bâtonnée pour ne m’être pas préparée au baccalauréat cette année. C’est aussi indigne que le départ d’Audiffret.
Les Sapogenikoff sont avec nous au bord de la mer, nous formons un petit cercle très animé. Je tiens la conversation et cause et ris comme si rien n’était. Je parle même de l’indigne absent et sans aucune affectation.
Danis parait admirer mes ripostes, et Marie ayant dit je ne sais plus quoi de bien, il s’écria que c’était charmant, que c’était comme Mlle Moussia. Il est vrai que j’ai quelquefois la répartie vive et originale.
Tous les jeunes gens de Nice nous sont connus. Mais hélas ! il manque le principal.
Du bain, les Sapogenikoff, nous, Bihovetz et Smirnoff allons au café, on n’y trouve que du chocolat et des glaces, pas un gâteau, et nous avions faim. Nous sommes seuls et on rit et on chante.
Giroflé est triste, on la taquine avec Girofla, et je dis qu’il est un monstre de quitter des dames comme nous, que son départ n’a pas de nom. Nous quitter pour aller voir un ami, mais si cet ami était un empereur Girofla ne serait pas excusable. Puis je chante l’air de Malborough en disant au lieu de Mironton etc. que mon cœur, que mon cœur a de peine. Ce qui fait pâmer Bihovetz.
Je me conduis bien.
La lune éclaire déjà quand je me mets à table. Je monte chez moi et éclairée par cette divine lumière, en longue robe blanche, je chante une sérénade à Phébé. Mais prise d’une grande tristesse je rentre et écris ?
J’ai envie de faire des vers. Ah ! Audiffret ! il m’a fait du mauvais sang.
Qu’on s’imagine que j’ai des remords ! J’ai l’absurdité de regretter ma conduite. Je crois que je l’ai chagriné. Folle et bête.
Ta conduite lui importe peu et si elle lui importe c’est un bonheur de l’avoir arrangé. Il le mérite, je le jure. Il le mérite.
Et d’ailleurs plus on est froid mieux ça vaut, surtout au point où nous en étions.
Qui suit l’amour, amour le fuit.
Qui fuit l’amour, amour le suit.
Je suis persuadée de cette vérité, et en même temps je me reproche. C’est toujours comme ça et si j’avais été aimable il se serait cabré et je serais furieuse et humiliée et me le reprocherais et ne pourrais m’en souvenir sans colère. J’ai bien fait comme j’ai fait. Car s’il avait voulu il aurait parlé.
Mais pourquoi tout ce qu’il m’a dit, pourquoi cet air triste, pourquoi ces yeux, pourquoi toutes les choses qu’il m’a dites l’autre soir au bal, pourquoi, pourquoi ? Je le demande. S’il m’aimait il ne serait pas parti.
Vivre loin de ses amours, n’est-ce pas mourir tous les jours ? On dit qu’il a souvent des idées, des fantaisies incompréhensibles, que c’est l’être le plus capricieux de la terre.
S’il n’a fait que passer son temps, pourquoi cet air ? Il n’avait jamais l’air bien sérieux et dans les moments les plus sentimentaux il ne quittait pas sa gaieté, et semblait tout dire comme en riant. D’ailleurs c’est sa manière, cet adorable garçon n’aura jamais les façons d’un chien expirant. Et les gens comme lui et moi ont beaucoup plus de sentiment que ceux qui languissent et murmurent comme les fleurs.
Il m’a dit juste assez pour me taquiner.
Eh bien, qu’est-ce que je veux de plus ? J’ai désiré une intrigue légère. Oui, légère pour moi mais pas du tout pour lui.
C’est une misère, l’élan un roman à peine ébauché.
Ah ! que je regrette son départ et que ce grand château fermé et vide me rend triste.
Je commence à me refroidir et à regretter les choses écrites. Je suis dépitée et légèrement amoureuse, mais plus piquée dans mon amour-propre qu’autre chose. Et c’est le plus terrible.
J’ai dans l’idée que m’avouer que je l’aime serait un talisman qui le ferait tomber à mes pieds. C’est comme dans ce conte russe, où le héros a un immense nez, il est amoureux d’une princesse qui ne lui sera donnée que quand il aura reconnu la défectuosité de son nez. Et il ne la reconnaît que lorsqu’un jour voyant la princesse dans une fenêtre il veut l’embrasser mais son nez l’empêche d’arriver près.
Cependant je ne puis donc pas m’avouer que j’aime d’Audiffret. Je le désire de toute mon âme, j’en suis légèrement amoureuse mais je ne l’aime pas.
Je suppose que si je l’aimais j’aurai voulu l’épouser. Eh ! bien je ne le veux pas du tout. Mais, pas du tout comme il dit lui-même.
S’il était dans mon programme je serais sa femme avec bonheur. Je voulais bien de Doria qui ne me plaît pas la centième partie autant que lui. Tout ça n’est pas une raison. Pour me marier je ne cherche pas l’homme, je cherche une position et une fortune. Si je trouve l’homme avec, tant mieux, sinon on s’en passera.
Aucune figure au monde ne me fera négliger mon programme. L’homme n’est qu’un emportement d’une minute mais la position et la fortune sont des biens réels que toute femme aimant sa renommée et ayant de l’ambition doit rechercher. Je voulais être tout à fait bien mais Dieu n’a pas voulu et m’a pris l’homme qui pouvait tout me donner.
Je prévois avec douleur, repentir et crainte d’offenser Dieu que, si je n’épouse qu’un titre et une fortune, j’aurai des distractions. J’en suis marrie d’avance.
Je ne demande qu’à faire bien. Mais je ne réponds pas de moi si j’épouse Doria et si je revois Girofla.
J’évite ma fatalité car probablement je n’irai pas en Russie ne voulant pour rien au monde manquer le centenaire de Michel-Ange, la Russie sera aussi bien l’année prochaine. Mais pour le centenaire il faudra vivre encore cent ans, lequel espoir je n’ai pas.1
Et puis si je ne vais pas en Russie c’est que Dieu le veut aussi.
Tout ce qui se fait, se fait pour le mieux dit un proverbe russe. On n’évite pas sa destinée, dit un autre proverbe.
Je vais encore dire à la lune - Lune, ô belle lune fais-moi voir en dormant celui que j’épouserai de mon vivant.
E poi vedremo.
Poznámky
Michelangelo was born on 6 March 1475, so 1875 was the fourth centenary of his birth; Marie's "centenaire" is the celebration held in Florence in September 1875, centred on an exhibition of 12-14 September (Casa Buonarroti, "Michelangelo in the Nineteenth Century", casabuonarroti.it). ↩