Jeudi, 22 avril
Hier soir à l'église j'ai vu Mme Voyeïkoff, elle m'a saluée très aimablement, alors je m'approche [Rayé: entre autres choses elle me dit] après les compliments d'usage.
- Savez-vous que Julie se marie ? me dit-elle.
- Non, je ne savais pas et avec qui ?
- Avec le baron de Benkendorf, secrétaire d'ambassade à Berlin.
Venez donc chez nous, venez la féliciter.
- Sans doute, Madame, je viendrai la féliciter avec plaisir,
mais vous aussi vous viendrez n'est-ce pas ?
- Oui, certainement, etc. etc.
Elle m'a beaucoup prié de venir mais je n'irai pas la première.
Ce matin, encore à l'église, que cela me fatigue. L'encens, le prêtre, les chants funèbres, la chaleur.
Nous rencontrons de nouveau Mme Voyeïkoff et, aussitôt après déjeuner elle vient chez nous avec Julie et reste une heure à parler du fiancé, des parents, des alliances superbes, de la dot (pas plus grande que la mienne, trois cent mille roubles).
Il paraît que la petite va entrer dans le grand monde par ce mariage, elle s'allie aux plus grandes familles de Russie, de Belgique et de France. Ai-je besoin de dire que je l'envie, et j'en ai presque le droit car je suis jolie, instruite, bien élevée tandis qu'elle est laide et ignorante. Depuis qu'on l'habille comme une grande personne elle est beaucoup mieux.
Lundi elles partent pour Paris, et le lundi suivant pour Bruxelles, là mardi il y aura une grande soirée chez la belle-mère avec le roi etc. etc. Mercredi matin on les marie et tout de suite après la nouvelle baronne de Benkendorf retourne à Paris avec son mari. A Paris ils resteront six semaines. Julie m'invite beaucoup à venir chez elle, me promet que je ne m'ennuierai pas, je la crois, de Paris ils vont à Londres au bal du prince de Galles. Benkendorf a présenté le prince à sa future belle-mère pendant qu'il était à Nice et logeait dans le même hôtel, hôtel du Luxembourg.
Vous comprenez quelle impression cela produit sur moi.
Julie assure qu'il faut de suite me marier et me propose son beau-frère. Malheureusement je ne suis pas assez riche pour acheter un mari. J'en achèterai un que lorsque j'aurai perdu l'espoir d'être achetée moi-même.
Un mari, comme dit M. Beketoff, c'est un animal de luxe.
Après Mme Voyeïkoff vint Mme Angel qui arrive hier de Pétersbourg où elle a perdu sa mère.
Je me promène seule en voiture fermée, il pleut. Le soir nous allons à la Passion (cheveux flottants, chapeau velours noir, bien).
L'église est pleine, on étouffe. Pendant que le prêtre lisait les souffrances de Notre Seigneur Jésus-Christ, impie que je suis, j'ai remarqué le joli Russe, lui aussi m'a remarquée.
De retour nous avons une conversation des plus animées des maris, des mariages, de toutes sortes de choses enfin. On rit beaucoup car je ne me gêne nullement et dis tout. Comme maman racontait que Zoé s'embrassait avec son Cross.
- Fi ! l'horreur - me suis-je écriée.
- Hé ma chère, dit Collignon vous ferez la même chose.
- Moi ! jamais. Qu'il essaye seulement de m'embrasser, je lui donnerai un coup de pied.
Tout le monde se met à rire.
- Sans doute, puisque je n'aimerai pas mon fiancé. Ah ! si mon fiancé était Frédéric, je ne dis pas.
- Mais s'il vous plaisait tant, que n'avez-vous pas fait sa connaissance ? demande Collignon.
- Mais comment ?
- Il fallait faire des démarches.
- Je l'ai regardé tant que j'ai pu, nous nous sommes regardés et voilà tout.
En vérité je crois qu'ils me pensent réellement amoureuse de cet homme. Tant mieux, ce n'est pas un faquin. J'en parle toujours et répète que j'en suis amoureuse en riant, mais je ne le dis pas moins pour cela. Qu'ils le pensent chien des chiens ! que je le pense bien moi-même.
J'aime à le dire et ne laisse passer aucune occasion pour le crier à tue-tête.
Tout le temps je pense à Blackprince et le diable s'efface peu à peu. Vrai, je ne suis qu'une folle, je pense à tous et personne ne pense pas à moi. Qui sait ?
Qui sait ? Voilà une bêtise.
Et le duc de Hamilton, c'est toi que je voudrais, c'est toi qui me conviendrait, c'est toi qui satisfaisait toutes mes ambitions.
Mais Dieu n'a pas voulu, il ne voudra pas non plus Wittgenstein et pourtant celui-là aussi me convient, celui-là je ne le tromperais pas, non, il est beau, il me plaît.
Je m'endors en pensant à lui, je pense à tant de gens. Blackprince est, je crois, sur ma liste, parmi ceux qui me plaisent, il faut que j'en efface Gericke, qui ne m'a jamais plu, qui est un pâle vilain; et dont, voilà qui me met en furie, et dont on me disait amoureuse.
Fi l'horreur !